SANTE-COTE D’IVOIRE: Des craintes de résistance aux ARV dissipées après la crise

ABIDJAN, 7 mai (IPS) – Caroline Tiégna*, tresseuse à Abobo, un quartier du nord-ouest d’Abidjan, recevait habituellement ses médicaments anti-rétroviraux (ARV) dans l’un des centres de santé communautaire de cette commune de la capitale économique ivoirienne où elle était enregistrée.

Tiégna, cette femme de 28 ans, malade du SIDA, était déplacée à Cocody (centre d’Abidjan) en janvier 2011 en raison des affrontements armés entre les forces fidèles à l’ancien président Laurent Gbagbo et des insurgés, et a été confrontée à une rupture de son traitement pendant trois semaines. “C’était la deuxième période où je n’avais pas pu avoir accès à mes médicaments”, déclare Tiégna à IPS. “Déjà vers la fin de décembre 2010, il y a eu les premiers troubles. Cela intervenait, malheureusement, lorsque je devais renouveler mes produits. Alors j’ai passé quatre jours sans prendre mes ARV. Puis, j’ai repris le traitement après”, assure-t-elle. A Cocody, Tiégna a passé 22 jours sans traitement; et à la mi-février, elle a commencé à recevoir gratuitement ses médicaments après s’être signalée dans l’un des centres de distribution des ARV de cette commune. “J’ai reçu un coup de fil de mon association et le président m’a informée que j’avais désormais la possibilité d’être servie dans n’importe quel centre”, ajoute-t-elle, soulagée. Barthélémy Bahi*, 42 ans, séropositif et instituteur à Agboville, à environ 50 kilomètres au nord d’Abidjan, a lui aussi connu une longue période difficile. “J’étais à Abidjan pour la paie du mois de janvier, lorsque la voie menant à mon lieu de résidence a été barrée par des insurgés. Je n’avais que le traitement de deux jours à disposition”, raconte-il à IPS. “J’étais très inquiet. Encore plus quand, chaque jour, aucune visibilité ne se présentait pour que je retourne chez moi. J’ai dû alerter une ONG anti-SIDA à Abidjan qui m’a confié à un centre disponible afin que je reprenne mes traitements”, explique Bahi. Pour sa part, Rodrigue Kouamé*, 36 ans et cadre de banque à Abidjan, continue de débourser 1.000 francs CFA (environ 2,2 dollars) par mois pour ses ARV. Ne faisant pas partie des personnes bénéficiant de la gratuité du traitement, il avait pris des dispositions en se procurant ses médicaments pour trois mois de traitement. “Il y avait les prémices d’une longue crise. Alors j’ai choisi des médicaments pour une longue période afin d’éviter une situation creuse et compliquée”, souligne-t-il à IPS. Le Réseau ivoirien des personnes vivant avec le VIH (RIP+) estime à quelque 50.000 – environ la moitié des 104.000 personnes bénéficiant de la gratuité des ARV depuis 2008 – les séropositifs qui ont été confrontés, comme Tiégna et Bahi, à la même difficulté d’accès à la thérapie anti-rétrovirale. Le RIP+ est une organisation non gouvernementale basée à Abidjan et regroupant 65 ONG anti-SIDA en Côte d’Ivoire. “A un moment donné de la crise et de l’embargo sur les médicaments imposés par l’Union européenne, nous étions très préoccupés à l’idée d’être confrontés à des cas de résistance”, avoue à IPS, Yaya Coulibaly, président du RIP+. “A Abobo comme à Yopougon (deux quartiers assiégés d'Abidjan), de nombreux malades n’avaient pas accès aux traitements en janvier et février”, affirme Coulibaly. “A l’intérieur, notamment dans l’ouest du pays, la livraison était interrompue en décembre 2010, puis en avril 2011 pendant deux semaines, en raison des affrontements et des difficultés de la Pharmacie de la santé publique d’approvisionner les centres (de distribution)”. Mais aujourd’hui, Coulibaly paraît rassuré d’avoir évité de justesse une situation plus compliquée. “Il n’y a aucun cas qui ait été signalé à la date du 5 mai. Mais, il faudra attendre jusqu’à la fin de mai pour être très certain. Toutefois, nous devons cela à une stratégie mise en place par les ONG de lutte contre le SIDA depuis février”, se réjouit-il. “Avec les stocks disponibles et les centres qui ont été rouverts, nous avons demandé qu’un malade, quel que soit son lieu d’habitation, puisse recevoir des médicaments. S’il était à Yopougon, il peut être servi à Port-Bouët (sud d’Abidjan). Idem dans tous les centres du pays”, explique Coulibaly. Pendant la crise, les ONG anti-SIDA avaient également ouvert des permanences au domicile de leurs responsables ou à leur siège pour gérer, à partir de courriers électroniques sur Internet, des situations délicates. “Les déplacements étaient quasi-impossibles, alors nous avons dû nous adapter de cette façon et nous en sommes satisfaits”, déclare-t-il. La Côte d’Ivoire vient de traverser une nouvelle grave crise postélectorale après le scrutin présidentiel de novembre 2010. Mais, depuis le 11 avril 2011, le pays a connu un changement de régime avec le départ de Gbagbo, l’ancien président, et l’arrivée de l’opposant Alassane Ouattara au pouvoir. Durant plusieurs semaines, la capitale et des villes du l’intérieur ont été le théâtre d’affrontements armés et de pillages. La quarantaine de centres d’approvisionnement en ARV – privés comme publics – que compte le pays, n’avaient pas échappé au pillage. Et seulement 45 pour cent d’entre eux fonctionne actuellement, selon les ONG anti-SIDA. Il est urgent de bien approvisionner les centres de distribution, souligne Boniface Sié, délégué médical à la pharmacie au centre de santé communautaire d’Attécoubé (centre d’Abidjan). “Et il faut éviter un engorgement ou un égarement de certains patients après la normalisation de la situation”. *Ce sont des noms d'emprunt pour protéger l'identité des personnes concernées.