COTE D’IVOIRE: L’allaitement exclusif est devenu une contrainte pour beaucoup de femmes

ABIDJAN, 11 oct (IPS) – Arrivées au pas de course à la maternité de Bécouéfin, dans le sud-est de la Côte d’Ivoire, pour exprimer leur désir de donner de la bouille de mil et de riz à leurs nouveau-nés de trois mois, Clotilde Achiama et ses camarades ont été toutes renvoyées par la sage-femme.

“Continuez à faire l’effort de ne servir que le sein à l’enfant”, insiste la sage-femme à haute voix. Mais, cette recommandation ne rencontre pas l’assentiment d’Achiama, 33 ans. “Depuis une semaine, le sein ne semble plus suffire à mon bébé. Sa fréquence à la tétée est passée de quatre à huit par jour et il ne cesse de pleurer”, explique-t-elle, remontée. Achiama qui est commerçante à Bécouéfin, ne supporte plus de devoir revenir à la mi-journée à la maison pour satisfaire les besoins de l’enfant. “Logiquement, si je lui donne de la bouille, il va passer un long temps à dormir. Cela devrait me permettre de me concentrer sur mes activités”, indique-t-elle à IPS. De son côté, Pélagie Touré, 28 ans, une caissière de banque à Abidjan, la capitale économique ivoirienne, voudrait aussi modifier rapidement l’alimentation de son bébé. “Je dois reprendre le service dans deux semaines. Il me faut donc trouver un complément au sein pour éviter qu’il pleure beaucoup”, justifie-t-elle. “Apparemment, la nourriture des bébés de moins de six mois commence à se faire rare dans nos pharmacies et les grandes surfaces commerciales, alors nous allons chercher de quoi adapter avec le biberon”, ajoute Touré. Si Touré et Achiama évoquent toutes des raisons professionnelles pour expliquer leur décision de ne pas soumettre leurs enfants à l’allaitement exclusif, Corine Angaman, 23 ans, elle, peint une situation plus particulière. “Ma sœur aînée a confié son bébé à notre mère afin que celle-ci poursuivre l’allaitement. Mais, il refuse le sein de maman. Alors, je suis passée à la maternité pour que la sage-femme nous propose une autre solution”, dit-elle à IPS. Sophie Kouamé, sage-femme au centre de santé communautaire de Koumassi, un quartier au sud d’Abidjan, explique à IPS : “En fait, de nombreuses jeunes filles refusent d’allaiter leurs enfants pour éviter de voir leurs seins perdre la forme. Pour elles, si leurs seins venaient à tomber, elles ne présenteront plus d’intérêt pour les hommes. Alors, ce sont leurs mères qui donnent à téter à leur place, quand le biberon n’est pas utilisé”. “La pratique est courante et nous avons l’impression que l’allaitement ressemble, non seulement à une corvée pour les femmes, mais que l’allaitement exclusif est devenu la pire de leurs contraintes”, regrette Dr Rodrigue Gogoua, médecin généraliste à Abidjan. “Cela expose généralement les enfants aux infections gastro-intestinales et à d’autres maladies conduisant souvent à des cas de décès”. Selon Kouamé, au cours des consultations prénatales, à l’accouchement et après, les sages-femmes rappellent aux nourrices les avantages de la méthode de l’allaitement exclusif pour la santé du bébé jusqu’à six mois. Malgré cette longue sensibilisation, elle s’étonne que les femmes n’arrivent pas à faire des efforts dans cette pratique. Par contre, Mariam Sékongo, 36 ans, mère de trois enfants et ménagère à Treichville, un autre quartier au sud d’Abidjan, est toujours adepte de ce qu’elle appelle la “vieille méthode efficace”. “Avec mon premier gosse, j’avais éprouvé des difficultés au départ, mais avec l’aide de ma mère, je me suis habituée à n’offrir que le sein jusqu’à six mois”, raconte-t-elle à IPS. “Aujourd’hui, si mes enfants sont rarement malades, j’estime que c’est le résultat d’une bonne alimentation au lait maternel”, se réjouit Sékongo. Selon la dernière enquête nationale commandée par le gouvernement ivoirien et publiée en 2009, l’allaitement exclusif (uniquement le lait maternel au bébé, sans eau, ni autres préparations lactées) a chuté de 11,6 pour cent en 2002 à 4,3 pour cent en 2006. Ce qui expose chaque année plus de 30.000 enfants de moins de cinq ans aux maladies. Menée par l'Institut national de la statistique (INS), en collaboration avec l'UNICEF, cette enquête a révélé que 94 pour cent de mères en milieu rural et 97 pour cent en milieu urbain ne pratiquent pas l'allaitement exclusif. “Si la couverture passe de quatre pour cent à 50 pour cent, cela contribuera à la réduction de la mortalité des moins de cinq ans de 10 pour cent, soit environ 34.000 décès d'enfants que l'on pourrait éviter”, avait estimé, en août dernier, Maarit Hirvonen, représentante du Fonds des Nations Unies pour l’enfance (UNICEF), lors de la semaine mondiale de l’allaitement. Pour inciter à l’allaitement exclusif, l’épouse du président ivoirien, Simone Gbagbo, avait alors souhaité la révision du congé de maternité de la femme, pour le faire passer de trois à près de neuf mois. Ce qui devait permettre aussi de réduire les cas de mortalité infantile pour accélérer les progrès vers la réalisation des Objectifs du millénaire pour le développement dans ce domaine. Selon le ministère de la Santé, cette suggestion de la Première dame ivoirienne ainsi que la proposition de l’UNICEF – qui recommande un arrêté ministériel définissant un aménagement des horaires d’allaitement sur les lieux de travail – sont à l’étude pour l’instant. “En plus de cela, je crois qu’il faut revenir aux méthodes de 1990, qui avaient permis une réussite de la politique de l’allaitement exclusif”, suggère Dr Gogoua. “Il s’agit de reprendre les campagnes de porte à porte pour expliquer aux femmes le bien-fondé de la méthode qui protège longuement les enfants”. Et les centres hospitaliers constitueront des relais de l’information, dit-il. Par ailleurs, Dr Gogoua souligne que les communautés coutumières et religieuses devraient être sollicitées afin de lutter également contre les naissances trop rapprochées. “C’est aussi une pratique qui freine un meilleur allaitement des enfants”, relève-t-il.