BRAZZAVILLE, 12 oct (IPS) – “J'ai aujourd'hui honte d'avoir signé le procès-verbal créant ce parc, car je ne savais pas qu'on allait mourir de faim en pleine forêt”, déplore Mpaka-Mbouiti, un dignitaire du village Loussala, au Parc national Conkouati-Douli, dans le sud du Congo-Brazzaville.
“Les animaux sont plus importants que nous. Nous n'avons droit à rien, même quand les éléphants saccagent nos plantations, nos plaintes auprès des autorités et des conservateurs ne sont pas prises en compte”, dénonce, de son côté à IPS, Célestin Mavoungou, un habitant de Ngoumbi, l'un des 13 villages du district de Nzambi, encerclés par ce parc national.
“Non seulement les éco-gardes nous interdisent de chasser, mais ils viennent jusqu'à fouiller dans nos marmites pour dénicher un morceau de viande”, témoigne à IPS Clémentine, une habitante de Ngombé, près du Parc national de Nouabale Ndoki, situé dans le nord du pays.
“Nous ne savons même pas où se situent les zones de nos activités, car partout c’est le parc. On hésite même à faire l’agriculture”, se plaint Mpaka-Mbouiti.
Incriminé, l'Etat ne justifie pas seulement ces actes de répression, mais les cautionne parfois. “Ce sont des têtus qui défient les éco-gardes. Dans les discussions que nous avons avec ces populations avant de signer les procès-verbaux de création de parc, elles savent bien que la chasse y est interdite”, rappelle Pierre Kama, chef de service conservation et gestion de la faune.
“S'il y a des populations mal intentionnées qui feignent d'ignorer la loi, nous appliquons la répression. Parfois, les éco-gardes réagissent en autodéfense, les chasseurs étant également armés”, affirme-t-il à IPS.
Appuyant depuis 20 ans l'Etat dans la création et la gestion des parcs et des aires protégées, la 'Wildlife Conservation Society' (WCS), une organisation non gouvernementale (ONG) basée aux Etats-Unis, dénonce un discours démagogue des populations. “Tout ça, c'est du mensonge. Personne ne peut le prouver dans les villages où nous sillonnons”, souligne Nazaire Massamba, responsable de la communication au WCS-Congo.
Il explique à IPS: “Si un éco-garde va voir, seul, dans la marmite d'une femme, il perdra son emploi, c'est connu. Tout ce qu'on empêche, c'est le transfert de la viande de brousse vers les villes. Mais pas l’autoconsommation”.
Néanmoins, les ONG confirment les peines des populations. “Nous ne sommes pas contre la conservation, mais telle qu’elle est pratiquée chez nous, les droits des populations sont totalement bafoués”, indique Roch Euloge N’zobo, de l’Observatoire congolais des droits de l’Homme (OCDH).
“La protection et la conservation de la biodiversité ne peuvent réussir qu’avec la participation des populations locales”, déclare Daniel Akouele-Oba, président du Mouvement des jeunes congolais pour la réflexion et l’analyse.
“La loi ne dit pas clairement comment doit se faire la délimitation de ces zones. C'est de l'arbitraire”, dénonce Maixent Fortuné Hanimbat, président du Forum pour la gouvernance et les droits de l'Homme, une ONG locale. L’Etat reconnaît les erreurs du passé, et annonce de bonnes perspectives avec notamment la Loi sur la faune et les aires protégées de novembre 2008. “Il faut reconnaître que par le passé, les populations riveraines n’étaient pas impliquées. Mais avec l’application des plans d’aménagement, il va falloir mettre en place des comités de conservation”, reconnaît Kama.
Un premier comité de concertation est fonctionnel depuis 2009 dans le département de la Sangha, au nord, où des populations réalisent des projets pour régler les problèmes de transport notamment. “L'Etat est responsable, il regarde les droits d'usage des populations riveraines avec minutie”, indique Joseph Moumbouilou, chef de service Etudes et projets au ministère du Développement durable.
Les ONG relèvent également la confusion chez les populations dans la délimitation des différentes zones d’activités. Il existe, en effet, près des parcs et réserves, des zones périphériques pour chasser, pêcher et cultiver. “Aux abords du parc de Conkouati-Douli, par exemple, les populations se partagent les cultures avec les éléphants. Elles sont obligées de cultiver derrière les cases”, indique N’zobo.
De peur de tout perdre par l'action des pachydermes et pour mieux les surveiller, les paysans se voient obligés de cultiver près des cases pour être plus sûrs de ne pas violer pas les réserves protégées dont ils ne connaissent même pas les limites. “C’est vrai, les gens connaissent une restriction de leurs activités. Mais ils peuvent chasser et pêcher, il suffit de se conformer à la loi”, explique Kama.
La loi dit que les parcs et réserves sont “purgés de tout droit d’usage”. Les chasseurs doivent posséder des permis de petite chasse vendus à 30 dollars, ou de grande chasse à 100 dollars. “Nous faisons de la conservation depuis nos ancêtres, mais on n’avait pas besoin d’une loi imposante ou des permis onéreux”, déplore Richard Bokodi, responsable d’une communauté pygmée à Dongou, au nord.
Le Congo dispose de 3.655.402 hectares d’aires protégées, soit 11,6 pour cent du territoire national. Et l’Etat est déterminé à faire de la conservation à travers un Programme à l’horizon 2014. D’après Kama, les parcs nationaux rapportent en moyenne 40.000 à 60.000 dollars par an chacun au Congo. “Mais c’est encore très insuffisant, par rapport à notre potentiel”, affirme-t-il.
Pour WCS, les populations locales sont les premiers bénéficiaires de la conservation. “Nous employons plus de 300 agents, et la plupart viennent de ces communautés”, indique Massamba, ajoutant qu’à Bomassa, près du Parc national de Nouabale-Ndoki, dans le nord, les élèves ne payent rien pour leurs études. Ces populations ont aussi un économat où elles s’approvisionnent à moindre coût. La gestion de ce parc, le plus important du pays (1,5 million d’hectares), vient d’être confiée au sud-africain 'African Park Network'.
En outre, près du parc de Conkouati-Douli, les populations bénéficient, grâce aux sociétés de conservation, de l’eau potable, des postes téléviseurs et des antennes paraboliques au village Ntandou Ngoma. “C’est de la poudre aux yeux, les populations ne gagnent vraiment rien. La conservation a non seulement aliéné leurs droits, mais les a aussi rendus pauvres”, réagit N’zobo, de l’OCDH. “Nous sommes en train de réaliser les cartographies avec la participation des populations pour que leurs zones d'activités soient clairement définies et garanties”, ajoute-t-il à IPS.

