BWABWATA, Namibie, 13 mai (IPS) – Nguni Diyasen ameublit doucement la terre avec une houe et élargit ensuite le trou à mains nues. A cinquante centimètres de profondeur elle découvre la racine brun clair d’une griffe du diable.
Utilisée pour traiter l'arthrite et le rhumatisme, cette plante constitue également son unique revenu.
En moyenne, la griffe du diable rapporte aux moissonneurs 50 dollars US par saison. Cela va de juin à octobre et tout moissonneur consacre jusqu’à six semaines pour réunir son quota”, explique Johannes Litcholo du village d’Omega au Parc national de Bwabwata dans le nord-est de la Namibie.
“Pour cela, nous rassemblons nos enfants et tous nos biens, chargeons de l’eau sur nos ânes et nous nous aventurons profondément dans la brousse où on trouve les plantes dans les sols sablonneux. Parfois, nous rencontrons des troupeaux d'éléphants qui veulent notre eau, quelques fois des moissonneurs sont chassés dans les arbres par des lions”.
Les Khwe, une tribu de San, sont les premiers habitants de la région. Aujourd'hui, ils passent leurs journées sur les bases abandonnées de l'armée, tristes souvenirs de la guerre de libération pour l'indépendance de l'Afrique du Sud. Utilisés comme traqueurs par l'armée sud-africaine pendant la guerre en brousse, les Khwe ont subi la colère du gouvernement majoritaire après l'indépendance. Leurs mouvements dans le parc sont limités par des règlementations du parc, des anciennes aptitudes telles que la traque et la chasse sont en train d’être rapidement oubliées et l'alcoolisme ainsi que le VIH/SIDA sévissent.
La griffe du diable, qui a pour nom scientifique Harpagophytum zeyheri, ou Xam!abo, pour les Khwe, a été un remède naturel contre l'arthrite. “Si votre jambe est tordue et vous ne pouvez pas la rendre droite, vous utilisez cette plante”, explique Dickson Spreuke, un moissonneur.
Reprise par l'industrie pharmaceutique dans les années 1960, la griffe du diable se vendait à l'étranger, mais personne dans la communauté n’a fait fortune avec ça.
“Le commerce n'était pas réglementé et durable”, se rappelle Friedrich Alpers du Développement intégré des ressources et préservation de la nature (IRDNC) qui favorise la génération de revenus pour les habitants de Bwabwata par la récolte de plantes organiques, le tourisme et la chasse aux trophées.
“Des camionnettes arrivaient au milieu de la nuit et payaient aux Khwe un maigre montant pour la griffe du diable”, dit-il.
Il y a deux ans l’IRDNC a obtenu un contrat entre Kyaramacan, représentant les 5.000 habitants du parc et un exportateur qui a garanti un prix raisonnable. Un programme de moisson de plantes organiques a formé 361 moissonneurs qui en 2009 ont réuni 18 tonnes de griffe du diable.
Pendant que Diyasen coupe une racine tubéreuse de la taille de son avant-bras, elle explique que la racine pivotante vitale de la plante est laissée intacte pour assurer une bonne régénérescence. La racine tubéreuse est coupée avec un couteau en acier inoxydable pour éviter la contamination et posée sur un filet pour être séchée, hors de portée des poulets affamés et des prédateurs curieux. Le trou qui a été creusé est soigneusement fermé, de sorte que la plante puisse être récoltée à nouveau à l'avenir.
“Toutes ces mesures sont prises pour assurer une moisson durable et organique, pour laquelle il existe un marché à l'étranger”, affirme Alpers.
“En 2008, le prix était de 2 dollars par kilogramme, ce qui est assez élevé”, ajoute Litcholo. “Mais à cause de la récession et la constitution de stocks par les producteurs l'année dernière, le prix a baissé de moitié. Avec un certificat de récolte de plantes organiques, nous espérons que le prix atteindra 3 dollars par kilogramme”.
Mais Dave Cole, directeur des Produits naturels indigènes du 'Millenium Challenge Account' met en garde contre des attentes exagérées. “Je souhaite que les moissonneurs obtiennent encore plus, mais la réalité sur le marché est différente”.
En effet, l'offre de l'exportateur au groupe de Bwabawata pour la moisson de la griffe du diable en 2010 s'avère être une déception, 1,3 dollar par kilogramme.
Cependant, Cole affirme qu’impliquer activement les moissonneurs comme les gestionnaires d'une ressource durable constitue la meilleure façon de construire une industrie de moisson durable. “La moisson organique et l'organisation de l'industrie d'exportation d'une manière qui reconnaît le rôle des Khwe dans la chaîne de production sont vitales. C'est seulement après cela que les revenus provenant de l'industrie pharmaceutique parviendront jusqu’à la communauté”.
Toutefois, la ressource pourrait être sous pression puisque la biodiversité à Bwabwata est menacée. Les changements climatiques constituent un facteur qui inquiète les Khwe.
“Les aînés disent qu'il fait plus chaud et qu'il y a moins de pluie”, déclare Spreuke, assis à l'ombre d'un arbre manketti, une autre ressource importante pour la communauté. “Si le temps devient plus sec, ce ne sera pas bon pour les plantes, elles deviendront rares”.
Le souci principal, pour l’heure, est l’avènement de l’agriculture dans certaines parties du parc.
Certaines autorités traditionnelles dans la région de l’est de Kavango ne reconnaissent pas le parc de Bwabwata. Elles ont revendiqué la propriété de certaines sections du parc sous pression afin de céder les terres à leurs sujets pour le pâturage ou l'agriculture d'une part, et de profiter des bénéfices lucratifs provenant du bail de ces terres louées à des sociétés étrangères, d'autre part.
“Le bétail marche sur les plantes ou les mange. Sans la biomasse au-dessus du sol, elles mourront”, confie Cole. En plus de cela, de larges fermes de monoculture prévues à l'intérieur des limites du parc rendront des dizaines de milliers d'hectares inutiles pour la moisson, et les engrais qui entrent dans les eaux souterraines pourraient compromettre la nature organique de la production de la griffe du diable.
Bien que les bénéfices provenant de la griffe du diable soient petits, pour la plupart des moissonneurs, c'est la seule source de revenu.
“Nous n'avons pas un revenu autre que les plantes”, précise Litcholo, le directeur de Kyaramcan. “Puisque c'est un parc national où vivent des animaux, nous ne pouvons pas démarrer des entreprises ou chasser comme autrefois. Quand nous essayons de cultiver, les éléphants viennent détruire les champs parce que nous ne pouvons pas les clôturer”.
L'octroi d'une concession de chasse aux trophées potentiellement lucrative a été retardé pendant des années, en partie à cause de l'interférence de la part des opérateurs peu scrupuleux des réserves.
“Nous attendons la chasse, mais jusque-là nous survivons grâce au fonds de pension, à la subvention pour atténuer les effets de la sécheresse et à l’alimentation à base du veld. La faim est une réalité”, explique Litcholo.
Bien qu'il existe encore de grandes quantités de griffe du diable enfouies dans les sols sableux du Parc de Bwabwata, le développement croissant, le tourisme de masse, les changements climatiques et la pollution sont de réelles menaces pesant sur la biodiversité de la région. Les Khwe pourraient contribuer à la protection des ressources naturelles précieuses, mais la politique et le marché jouent contre eux.
“Nous avons tant de ressources, mais nous ne les contrôlons pas”, commente Andrew Ndala, responsable du terrain pour l’IRDNC. “Pourquoi nos droits sont-ils limités ainsi?” *Cet article fait partie d'une série d’articles de fond sur la biodiversité écrits par IPS, le Groupe consultatif pour la recherche agricole internationale (GCRAI)/'Bioversity International', la Fédération internationale des journalistes de l’environnement (IFEJ) et le Programme des Nations Unies pour l'environnement (PNUE)/ la Convention sur la biodiversité (CBD) et les membres des Communicateurs pour le développement durable (http://www.complusalliance.org).

