RD CONGO: 50 dollars contre une arme à feu dans le Kivu

BUKAVU, 12 mai (IPS) – «La vie humaine est suspendue à moins de 50 dollars au Kivu où pullulent des tueurs à gage», affirme Moreau Tubibu, coordinateur du Groupe Jérémie, une association des droits humains basée à Bukavu, la principale ville du Sud-Kivu, dans l’est de la République démocratique du Congo (RDC).

Tubibu donne l’exemple d’un quartier de Bukavu, Irhambo, où 10 meurtres par balles ont été enregistrés depuis le début de l’année. «Les armes circulent en désordre, vendues ou louées à vil prix», s’inquiète-t-il. Pour décourager cette tendance rapide au meurtre, le Programme œcuménique de paix, transformation des conflits et réconciliation (PAREC), une organisation non gouvernementale (ONG) présidée par le pasteur Daniel Ngoy Mulunda, a lancé l’opération «Nicodème» dans le Nord-Kivu le 9 mars. Elle consiste à récupérer des armes à feu contre la somme de 50 dollars à Rutshuru, Kichanga, Masisi, Kanyabayonga: des localités hier disputées entre l’armée gouvernementale et les rebelles de Laurent Nkunda, mais où règne encore une forte insécurité. A Goma, la principale ville du Nord-Kivu, des hommes et des femmes affluent, depuis le 13 mars, avec des armes à l’hôtel de la délégation du PAREC. Des notables nationaux et provinciaux, des expatriés accourent découvrir un arsenal inattendu et des privés apportent leur contribution financière à l’opération financée par le gouvernement. Ainsi, un sénateur congolais fait racheter 11 armes avec 550 dollars et un Américain débourse 500 dollars pour 10 fusils. «Plus de 10.000 armes sont déjà récupérées dans la moitié du Nord-Kivu. Même les combattants des Forces démocratiques de libération du Rwanda (FDLR) remettent les leurs», s’émerveille le pasteur Mulunda devant des journalistes à Rutshuru à plus de 72 kilomètres de Goma, le 27 mars. Le Conseil des ministres à Kinshasa, la capitale congolaise, reconnaît, le 30 avril, le travail considérable de cette ONG dans la province. La campagne de sensibilisation des populations des deux Kivu a démarré en février dernier. Le gouverneur de la province du Nord-Kivu, Julien Paluku, s’est personnellement impliqué dans cette campagne de quatre semaines. A Bukavu, le chef-lieu du Sud-Kivu, le président de l’Assemblée provinciale, Emile Baleke, a promis l’implication de son institution pour la réussite de cette opération. «Les députés provinciaux descendront dans leurs circonscriptions électorales pour sensibiliser la population à apporter les armes détenues illégalement», déclare-t-il à IPS. L’inspecteur provincial de police, le général Gaston Luzembo, accorde une sorte d’amnistie. «Ceux qui détiennent illégalement des armes et les remettent ne seront pas inquiétés», affirme-t-il à IPS. Il propose même aux craintifs et hésitants de faire appel à la police pour les aider à déposer les armes aux endroits indiqués. Selon Mulunda, les prochaines fouilles policières seront impitoyables pour les détenteurs illégaux d’armes qui seront traduits en justice. «C’est la dernière fois que l’Etat congolais offre de l’argent à des détenteurs illégaux d’armes de guerre. Il y aura au moins 30.000 armes à récupérer dans chacune des provinces du Nord et Sud-Kivu, soit un total de 60.000», prévient le pasteur. En septembre 2009, le vice-gouverneur du Sud-Kivu, Jean Claude Kibala, avait réussi, par une opération semblable, à récupérer plus de 3.000 armes contre 100 dollars à Bukavu, après moult assassinats dans plusieurs quartiers de la ville.

Alors que le PAREC se bat pour la récupération de ces armes, une contre-campagne discrète se base sur les faiblesses actuelles du processus de paix et tire sur les fibres ethniques. Selon un groupe de notables de Masisi sous anonymat, les gens ne doivent pas accepter de rendre les armes alors que la menace n’est pas terminée. «Laisser les villages sans armes, c’est les mettre en situation de fragilité face aux forces négatives», dit-il à IPS. Pour Dieudonné Shagi, chargé de communication du PAREC, la détention de ces armes n’est jamais parvenue à sécuriser les communautés. «Depuis que nous avons des armes au Nord-Kivu, aucune ethnie n’a remporté sur l’autre parce qu’elle avait plus d’armes», explique-t-il à IPS. Le gouverneur Paluku avertit, devant le public à Goma, que des mesures nécessaires seront prises pour mettre hors d’état de nuire ces leaders réfractaires au processus de paix. Après Goma, Rutshuru, Kiwanja, l'opération “arme à feu contre 50 dollars” est arrivée, le 12 avril, à Kanyabayonga, à la frontière du territoire de Lubero à une centaine de kilomètres de Goma, non loin du bastion des FDLR et dans les environs de la zone de mixage de différents anciens groupes armés qui ont intégré les forces loyalistes. Pour la seule journée du 14 avril, le PAREC a récupéré 66 armes, légères et lourdes, 3.750 minutions en vrac à Kanyabayonga. Les chefs militaires sont étonnés de voir autant d'armes sorties d’un coup par la population après leurs vaines opérations de bouclage pendant plusieurs jours sans trouver un fusil rouillé ou la moindre cartouche. Selon les témoignages recueillis parmi les déposants d'armes, ce n'est pas pour les 50 dollars qu'ils viennent les rendre. Certains disent les avoir achetées à 300 dollars ou plus tandis que d’autres les ont échangées contre des vaches. Mais, ils sont nombreux à reconnaître le caractère persuasif du contenu du message du PAREC qui met l'accent sur l'amour, la paix et le développement du pays. Le PAREC devrait se rendre durant ce mois vers le grand nord du Nord-Kivu, la région de Beni – Butembo et ses environs – avant de venir au Sud-Kivu, affirme à IPS, Christian Rwema, le responsable de cette ONG dans la province. Des opérations similaires avaient déjà eu lieu dans d’autres régions de la RDC entre 2005 et 2009 : arme contre vélo ou tôles au Katanga; arme contre 100 dollars à Kinshasa. Selon le président du PAREC, quelque 22.000 armes ont été récupérées depuis 2005 dans plusieurs provinces du pays.