POLITIQUE-NIGER: La transition s’installe progressivement

NIAMEY, 24 fév (IPS) – La transition prend forme au Niger avec la nomination, mardi, d’un nouveau Premier ministre Mahamadou Danda, 59 ans, un cadre nigérien qui travaillait comme conseiller à l’ambassade du Canada dans la capitale Niamey.

Mais, le Conseil suprême pour la restauration de la démocratie (CSRD), créée par la junte militaire qui a renversé le président Mamadou Tandja le 18 février au Niger, a décidé de concentrer les pouvoirs législatif et exécutif entre ses mains pour la nouvelle transition politique qui s’ouvre dans ce pays d’Afrique de l’ouest. Selon des juristes, la "concentration des pouvoirs législatif et exécutif" dans les mains du CSRD, signifierait qu’après les délibérations du gouvernement et de l’organe consultatif, le dernier mot reviendrait à la junte pour la mise en application – ou non – des décisions prises.

Le CSRD, qui n’a pas encore précisé la durée de la transition, a pris cette décision à travers une première ordonnance portant organisation des pouvoirs publics pendant la période transitoire, signée lundi par son président, le chef d’escadron Djibo Salou, âgé de 45 ans.

Publiée à la radio nationale, l’ordonnance investit Salou comme chef de l’Etat, chef du gouvernement, et crée les différentes institutions qui remplaceront celles qui ont été dissoutes à la suite du putsch : la Cour suprême, la Cour constitutionnelle, le Conseil supérieur de la communication.

L’ordonnance annonce également la création prochaine «d’un organe chargé de préparer les textes fondamentaux et le code électoral, et garantit la restauration du processus démocratique engagé par le peuple nigérien».

Marou Amadou, président du Front uni pour la sauvegarde des acquis démocratiques (FUSAD), un regroupement d’associations locales hostiles à la 6ème République créée par l’ancien président Tandja, estime que «le contenu de cette première ordonnance apporte une assurance supplémentaire quant à la volonté de la junte de restituer le pouvoir aux civils après la transition».

«La durée de cette transition sera certainement déterminée après les consultations annoncées par la junte avec l’ensemble des acteurs politiques et sociaux du pays», a déclaré Amadou à IPS, souhaitant une transition ni hâtive, ni trop longue.

Cet avis est partagé par une large frange d’acteurs politiques et sociaux du pays qui souhaitent voir le CSRD remettre de l’ordre avant de restituer le pouvoir aux civils.

«Il ne sert à rien de faire une transition bâclée pour retomber dans les mêmes travers politiques vécus ces derniers mois. Pour bien assainir et créer les conditions d’une démocratie durable, il faut que la junte puisse disposer de temps», souligne à IPS, Hadjio Issa, une enseignante à Niamey.

Pour Daouda Hamani, un leader de la Coordination des forces pour la démocratie et la République (CFDR), une coalition des partis politiques et d’organisations de la société civile, basée à Niamey, «la junte jouit du soutien interne et externe indispensable pour mener une bonne transition».

Selon des analystes, l’ordonnance du 22 février dévoile clairement l’intention du CSRD d’engager le pays sur la voie d’une 7ème République.

«Durant de cette transition, une nouvelle constitution et un nouveau code électoral seront élaborés d’après l’ordonnance; ce qui dénote de la volonté de la junte d’aller vers une nouvelle République», indique à IPS, Boureïma Idrissa, un juriste à Niamey.

«Par contre, elle ne fournit aucune précision quant au type de gouvernement qui sera formé. La seule information, c’est que ses membres sont nommés par décret pris par le chef de l’Etat», ajoute Idrissa.

Selon une source proche de la junte qui a requis l’anonymat, «l’équipe sera majoritairement composée de civils, mais des personnes intègres et compétentes surtout». «Nous ne sommes pas venus pour faire de l’exclusion systématique; nous entendons créer les conditions d'un retour à une démocratie viable et pérenne», affirme la même source à IPS.

Cette question d’exclusion préoccupe notamment les partisans du président déchu, qui craignent le déclenchement, par la junte, «d’une chasse aux sorcières», devant la demande insistante de nombreux opposants de voir les auteurs, co-auteurs et complices du démantèlement de la 6ème République, traduits devant les juridictions, a constaté IPS.

Cette inquiétude est ouvertement exprimée dans les différentes déclarations émanant des partis ayant soutenu Tandja dans son processus de changement constitutionnel.

«Le CSRD a promis d’associer toutes les composantes de la nation au processus, il ne faut pas qu’il se laisse entraîner sur un terrain de règlements de comptes politiques», souligne Abdoulaye Boubacar, un partisan de la 6ème République balayée par le coup d’Etat.

«Ce sont pratiquement les mêmes acteurs – qui ont poussé le président Ibrahim Baré Maïnassara à la mort – qui ont conduit aujourd’hui Tandja à sa perte. Il faut des sanctions contre eux pour éviter l’interruption de notre processus démocratique dans quelques années encore», affirme à IPS, Maria Amadou, une femme membre du bureau du FUSAD.

Toutefois, ces sanctions risquent de ne pas intervenir pendant la transition, le colonel Djibrilla Hima Hamidou, le porte-parole officieux du CSRD, ayant écarté toute idée de juger Tandja qui est détenu actuellement dans une caserne militaire du pays.

Six membres du gouvernement renversé sont toujours privés de leur liberté : le Premier ministre Ali Badjo Gamatié, le ministre d’Etat chargé de l’Intérieur Albadé Abouba, ainsi que les ministres de l’Economie et des Finances Ali Lamine Zeine, de la Justice Garba Lompo, de l’Equipement Lamido Moumouni Harouna et celui des Mines et de l’Energie Mohamed Abdoulahi, constate IPS.

«Ces ministres seront également libérés plus tard», a affirmé la source proche de la junte, sans toutefois indiquer les raisons pour lesquelles leur détention est prolongée.

Pourtant, la junte avait déclaré, quelques jours après le putsch, que tous les ministres avaient été libérés. Certains analystes lient le sort des ministres encore détenus à la nature des postes qu’ils dirigeaient. «Ce sont des ministères stratégiques sur les plans sécuritaire et économique, cela peut justifier leur détention prolongée», explique à IPS, le juriste Idrissa.

Par ailleurs, le soutien populaire apporté à la junte à travers des marches à Niamey et à l’intérieur du pays, n’est pas sans susciter quelques appréhensions chez les agents de l’Etat.

Pour Ousseini Diori, secrétaire général des agents de l’enseignement du Niger, «le soutien interne dont bénéficie la junte ne doit pas la conduire à occulter ses autres devoirs dont le paiement régulier des salaires».

«Nous avons encore en mémoire la triste expérience de la transition militaire de 1999 où aucun salaire n’a été versé aux travailleurs pendant neuf mois. Nous ne sommes pas prêts à rééditer ce sacrifice», déclare Diori à IPS.