MAURICE: Le trafic de drogue et sa consommation se féminisent

PORT-LOUIS, 23 fév (IPS) – Les trafiquants de drogue misent sur la pauvreté ou les difficultés financières des femmes pour les appâter et les utiliser comme passeuses sur l’Ile Maurice. Parfois, il arrive aussi qu’elles soient les cerveaux de ce trafic.

La brigade anti-drogue de Plaine-Verte, dans la périphérie de Port-Louis, la capitale mauricienne, a arrêté, en janvier dernier, Yasmine Gureebun, une femme mauricienne qui avait en sa possession plus de 200 sachets contenant du 'gandia' et une quarantaine de rouleaux de cette drogue, le tout estimé à 400.000 roupies (environ 13.340 dollars US). Elle s’apprêtait à livrer la drogue quand elle a été 'cueillie' par la police. Elle est détenue actuellement à des fins d’enquête. Dans un autre cas, la magistrate Padmini Mauree, siégeant à la Cour de justice de Grand Port, a refusé la liberté provisoire à Stellarice Louise Hariniana, une femme malgache qui est soupçonnée d’être un maillon important dans le trafic de drogue entre Madagascar et Maurice. Etablie à Maurice, Hariniana est mère de deux petits enfants de huit mois et deux ans respectivement. Le bébé vit avec elle à la prison tandis que le second vit avec sa grand-mère âgée de plus de 60 ans, et qui tombe souvent malade, a expliqué, à l’audience, Hariniana, ajoutant que son mari l’a abandonnée. Son avocat a soutenu que la plaignante avait toujours respecté les conditions qui lui ont été imposées par la cour. Hariniana a été interpellée en août 2009 après l’arrestation de deux passeuses malgaches qui ont restitué 160 boulettes d’héroïne d’une valeur marchande de 10 millions de roupies (environ 333.340 dollars). Cette drogue, ont-elles dit, était destinée à Hariniana qui n’a pourtant pas été identifiée par les deux passeuses devant la cour. Or, Hariniana était déjà en liberté sous caution pour une affaire d’importation de cannabis. La magistrate Mauree craignait des récidives, et c’est ce qui explique qu’elle ait refusé la remise en liberté de cette femme malgache. Par ailleurs, en août dernier, une quinquagénaire malgache et sa fille de 35 ans ont été interpellées à leur descente d’avion à l’aéroport sir Seewoosagur Ramgoolam de Plaisance, dans le sud de l’île, avec 800 grammes d’héroïne dissimulés dans leurs parties intimes. Au moment de leur arrestation, elles étaient accompagnées d’un garçonnet de sept ans, fils de la plus jeune. Le petit a été rapatrié grâce à l’intervention de l’ambassade malgache. A Madagascar, Marcel Velotsara, le chef de la police judiciaire, estime que le cerveau de ce trafic serait un Mauricien établi à Antananarivo, la capitale malgache, qui leurre ces pauvres femmes en les encourageant à intégrer son réseau.

Toujours en août, la brigade anti-drogue a interpellé une dame venue réceptionner une robe de mariée en provenance de La Réunion, qui contenait huit millions de roupies d’héroïne (environ 266.700 dollars). Elle aurait suivi les instructions de son mari qui est déjà incarcéré à la prison de Beau-Bassin, dans le centre du pays. Cette énième arrestation est la preuve que les caïds utilisent de plus en plus de femmes comme relais dans le trafic de drogue. Et c’est pareil pour Marie-Anne Roseanne et Bibi Safina Jaffur. Elles ont été arrêtées en novembre dernier au Champ de Mars, à Maurice, avec 250 grammes d’héroïne, pour une valeur marchande estimée à 2,5 millions de roupies (environ 83.335 dollars). Roseanne déclare avoir agi suite à un appel de son mari actuellement en détention à la prison de Beau-Bassin. Une autre femme, Cindy Legallant, risque également la prison si elle perd son appel à la Cour suprême. L’an dernier, la justice mauricienne l’a condamnée à trois ans et quatre mois d’emprisonnement. Legallant est arrivée à Maurice en juillet 2008 et a été arrêtée par la brigade anti-drogue. Elle avait en sa possession 21.755 comprimés de Subutex, un médicament de sevrage utilisé aussi comme drogue par voie intraveineuse et dont la valeur marchande tournait autour de 22 millions de roupies (environ 666.670 dollars). Legallant avait ouvert un centre de diététique, mais elle devrait se trouver à l’époque dans une situation financière précaire. C’est alors qu’elle aurait été approchée par un trafiquant pour transporter du Subutex, ce qui a conduit à son arrestation.

Ce phénomène de féminisation du trafic de drogue et de sa consommation par voie intraveineuse inquiète les diverses organisations non gouvernementales (ONG) qui luttent contre la propagation de la drogue et ses conséquences sur la population. En 2004, la 'Rapid Situation Assessment' de la 'National Agency for the Treatment and Rehabilitation of Substance Abuse' estimait à plus de 6.000 le nombre de femmes usagères de drogues injectables. Au fil des années, ce nombre aurait augmenté et certaines seraient même des adolescentes à peine sorties de l’enfance. Les raisons expliquant ce phénomène sont multiples. Parfois, ces femmes et ces jeunes filles se laissent entraîner dans la drogue sous la pression des amis. Souvent, elles sont encouragées par leurs conjoints ou partenaires, eux-mêmes déjà usagers de drogue par voie intraveineuse. Une fois dépendantes, plusieurs d'entre elles sont poussées vers le travail sexuel ou dans d'autres pratiques inhumaines. C'est à travers l’injection de drogue que plusieurs femmes ont été contaminées par le VIH/SIDA. A ce jour, l’unique centre pour les usagères de drogue par voie intraveineuse, La Chrysalide, dans l’ouest de l’île, n’est capable de traiter annuellement que 30 femmes alors que le pays compte plusieurs centaines de femmes directement affectées par la drogue, soutient Nicolas Ritter, le fondateur et directeur de l’ONG Prévention, information et lutte contre le SIDA. Citant le rapport 2004 de l’Office des Nations Unies contre la drogue et le crime, le travailleur social Ally Lazer, qui mène un combat acharné contre les barons de la drogue, souligne que “Maurice est le deuxième pays au monde et le premier en Afrique en matière de consommation d'héroïne, substance que nous ne produisons même pas!» En octobre 2009, le 'Collectif urgence Toxida', autre ONG, a affirmé que «le trafic de drogue est l’unique secteur économique croissant de ces 40 dernières années!» Sortir de l’enfer de la toxicomanie est pourtant possible. Rebecca Bégué, 23 ans, ex-toxicomane, a présenté, en juin dernier, son album intitulé «L'amour interdit». Elle qui a été traitée à la méthadone est “la preuve vivante et l’espoir que l'on peut sortir de l'enfer de la drogue”, affirme Imran Dhannoo, directeur du centre 'Idrice Goomany' basé à Port-Louis.

*(Jimmy Jean-Louis est journaliste à Maurice et a écrit cet article pour 'Gender Links', une organisation non gouvernementale d’Afrique australe qui lutte pour l’égalité de genre. Cet article est publié en vertu d'un accord de coopération entre Gender Links et IPS).