AFRIQUE DU SUD: Démarrage tardif pour les permis des écrevisses

PATERNOSTER, Afrique du Sud, 6 jan (IPS) – Longtemps après l'ouverture officielle de la saison des écrevisses en Afrique du Sud, le 15 novembre, les barques traînent sur la plage dans les villages de pêcheurs de West Coast comme Paternoster.

Les permis de pêche de l’Unité de gestion maritime et côtière (MCM) du ministère des Affaires environnementales et du Tourisme n’avaient pas été délivrés.

“Nous attendons seulement”, déclarait en novembre à IPS, Clive Jordaan, un pêcheur de la cinquième génération à Paternoster. “Nous ne pouvons pas pêcher parce que (la délivrance) des permis a été retardée par la MCM, parce qu'il y a eu corruption. Nous essayons maintenant de savoir ce qui va se passer”.

Incapables de prendre la mer pour gagner leur vie, les pêcheurs n'avaient pas d'autre choix que de rester à la maison jusqu'à ce qu'ils reçoivent leur permis, même si cela signifie qu'ils ne peuvent pas mettre de la nourriture sur la table.

A chaque saison des écrevisses, 'Coastal Links', un réseau communautaire de pêche traditionnelle à petite échelle des communautés côtières, à West Coast (Côte Ouest), en Afrique du Sud, aide les petits pêcheurs dans la région à faire la demande d’un permis de subsistance, qui les autorise à attraper et vendre quatre écrevisses par jour.

“Mais cette année, certaines personnes ont tenté d'obtenir des permis dans plus d'une région. Elles ont mis les noms d'autres personnes sur les listes de permis de pêche gratuits délivrés par la MCM, prétendant que ces pêcheurs sont des leurs. Voilà comment ils se font de l'argent sur notre dos”, explique Naomi Cloete, la présidente de Coastal Links. “Aujourd’hui, le processus (pour obtenir les permis cette année) est retardé à cause de la corruption”.

Pour établir une liste de pêcheurs qui sont légalement qualifiés pour les permis, Sandile Sibiya, directeur adjoint de l’unité de la pêche de subsistance et à petite échelle de la MCM, a convoqué une réunion afin de vérifier les identités des gens.

Ce responsable costaud appelle les noms et les numéros d'identité, demandant à la communauté de lui dire: “Cette personne est-elle un pêcheur?” Quoique frustrés par le processus bureaucratique interminable, ces pêcheurs accommodants crient les réponses à travers la salle communautaire raisonnante, au milieu de beaucoup de rires.

Une heure plus tard, Sibiya part avec une liste d'environ une centaine de noms et promet de revenir bientôt avec les permis. Tout ce que les pêcheurs peuvent faire c’est d'attendre son retour.

“La (MCM) a promis de distribuer des permis dans une semaine”, confie Jordaan après la réunion. “Nous espérons qu'ils prolongeront la saison de deux semaines afin que nous puissions rattraper, l'année prochaine, le temps perdu”.

Les permis n’ont été finalement délivrés que le 19 décembre.

Le retard dans la délivrance des permis a des conséquences graves pour les pêcheurs, qui parviennent à peine à joindre les deux bouts comme cela se doit. “Si nous ne pouvons pas sortir pour pêcher, nous ne pouvons pas survivre. Le fait de ne pas avoir d’alternatives force les gens dans le braconnage. Le désespoir fait de nous des criminels”, déclare Jerick Sampson, un autre pêcheur de subsistance.

A Paternoster, les pêcheurs locaux ne peuvent se faire de l'argent que pendant les cinq mois de la saison des écrevisses, alors qu'il y a peu d'opportunité de générer des revenus tout au long du reste de l'année, puisque les bancs de poissons passent rarement par leurs eaux. Mais les permis de subsistance délivrés par le gouvernement ne les autorisent pas à capturer assez d'écrevisses pour subvenir aux besoins de leurs familles et économiser de l'argent pour les mois de hors saison.

“Les quatre écrevisses que nous sommes autorisés à capturer par jour, nous pouvons les vendre pour 200 rands, mais le carburant pour nos barques coûte 150 rands (20 dollars) par jour et les amorces 120 rands. Avec deux personnes par barques, nous arrivons à peine à avoir des parts égales”, indique Jordaan.

Pour améliorer la situation, Coastal Links est en train de faire pression sur la MCM afin qu’elle élargisse les permis de subsistance à 90 écrevisses par mois – ce serait dix écrevisses de plus par mois, mais cela changerait également le système de quota journalier en mensuel. De cette façon, les pêcheurs seraient en mesure d’attraper plus d’écrevisses chaque fois qu'ils vont en mer et peuvent par conséquent diminuer leurs dépenses d'essence pour atteindre leur quota.

Cloete croit que le ministère des Affaires environnementales et du Tourisme (DEAT) se rangera aux demandes de Coastal Links, mais considère “qu’il faudra encore deux ou trois ans pour mettre les choses en ordre”.

D'autres sont moins optimistes. “Pour les dix dernières années, le gouvernement a fait des promesses, mais rien ne se produit. Rien n’a changé”, affirme Fabian Fritz, un pêcheur local.

La principale lutte des pêcheurs est qu'ils ne peuvent pas rivaliser avec les entreprises de pêche, les moyennes comme les grandes, qui ont les ressources financières pour acheter de grands bateaux et demander des quotas de pêche massifs qui leur permettent de réaliser de gros profits.

“Ils sont les seuls à gagner de l'argent à partir de la mer. Nous, les petits pêcheurs, sommes laissés derrière”, se lamente Jordaan.

'Paternoster Fisheries' (Pêcheries de Paternoster), par exemple, qui possède une usine qui traite les écrevisses, les ormeaux et d'autres fruits de mer, les poissons, et trois grands bateaux, a un permis pour 45 tonnes d'écrevisses (une écrevisse moyenne pèse environ trois kilogrammes) pour la saison – généralement de la mi-novembre à la mi-avril – mais n'emploie que 30 personnes pendant la saison des écrevisses pour maximiser les profits, se plaint Sampson.

“Ce sont eux qui rendent nos vies difficiles”, déclare-t-il. “Si nous, les petits pêcheurs, pouvions obtenir des permis comme ça, cela pourrait fournir à notre communauté des emplois pour 200 personnes. Mais nous n'avons pas les ressources pour présenter une demande pour ces permis”.

Le niveau de vie dans les communautés de pêche traditionnelle comme Paternoster diminue continuellement.

“La pauvreté a augmenté dans toute la communauté. C’est très difficile. Nous ne pouvons même pas survivre. Il n'y a pas d'argent pour les frais de scolarité ou les vêtements”, affirme Jordaan. “Et nous ne pouvons pas non plus trouver d’emplois ailleurs. La pêche est notre seul métier”.

Animés par le désespoir et la frustration, bon nombre des chômeurs descendent dans la drogue et la criminalité. “Il y a beaucoup de vols et de cambriolages dans notre ville. Les gens sont frustrés et perdent espoir. L'abus d'alcool et de tik (l’alcool à brûler cristal) constituent également un gros problème”, souligne Sampson.

Il estime que 90 pour cent des enfants du village de pêcheurs finissent par être des chômeurs après qu’ils ont abandonné l'école, même s’ils réussissent à leurs examens au cours secondaire. “Parce que les parents n'ont pas d'argent pour leur permettre de poursuivre leurs études et les envoyer à l'université, et qu’il n'y a pas d'emplois, ils flânent seulement dans les rues”, dit-il. Ou ils deviennent des pêcheurs, comme leurs parents.

La plupart des pêcheurs à Paternoster espèrent être en mesure de trouver un moyen d'offrir à leurs enfants un avenir meilleur – celui qui n’implique pas la pêche. Fritz affirme: “J'ai deux enfants, et je voudrais qu'ils soient tout sauf des pêcheurs. Je veux qu'ils aient une vie. Je ne veux pas qu'ils grandissent comme ça”.