FREETOWN, 16 oct (IPS) – Umaru Fofana a l’air ébouriffé. Ses cheveux ont beaucoup poussé et les gens qui ne le connaissent pas pourraient se tromper en pensant qu'il vient de rejoindre un groupe afro. Et sa barbe pendante attirera certainement des regards soupçonneux.
Mais Fofana n'est pas un musicien ou un clochard dépeigné. Il est le président de l'Association des journalistes de Sierra Leone (SLAJ) et son apparence plaide dans l’ensemble pour la cause de la liberté des médias.
“Je ne me ferai pas couper les cheveux tant que la Cour suprême ne statuera pas sur notre affaire; par conséquent, plus de barbe et de cheveux ont poussé sur ma tête qu’à n’importe quel autre moment depuis ma naissance”.
La SLAJ est actuellement à couteaux tirés avec la Cour suprême du pays – au sujet du refus de la cour de statuer, six mois après des discussions finales, sur le cas de l’association. Selon la loi, la cour est tenue de rendre le verdict trois mois après. L'association a adressé une pétition en justice pour une interprétation et une abrogation du droit pénal et de la loi sur la diffamation séditieuse contenus dans la Loi relative à l’ordre public de 1965. La SLAJ a affirmé que cela est préjudiciable à la liberté des médias et à la liberté d'expression. La SLAJ a également estimé que cette loi est contraire à la constitution du pays, qui garantit la liberté de parole.
Mais l'association attend toujours une décision sur cette affaire, et le retard de la cour, selon Fofana, est anticonstitutionnel. “La cour n'a pas encore rendu son verdict et c'est une violation de la constitution de 1991 de la Sierra Leone, qui stipule que tout tribunal créé selon la constitution doit rendre sa décision par écrit au plus tard trois mois après la conclusion des preuves et des dernières dépositions ou des dernières discussions”, a expliqué Fofana. La SLAJ est allée jusqu'à imposer un black-out temporaire des médias sur le système judiciaire afin d'obliger la Cour suprême à se prononcer. Mais l'association a abandonné plus tard le black-out après que le président du pays, Ernest Bai Koroma, a promis que le jugement serait rendu à la mi-septembre. Mais cela ne s'est pas encore produit. Elwin Bailor, le greffier en chef des tribunaux de la Sierra Leone, a déclaré à IPS qu'il n'existait aucun problème ou des raisons qui font que la cour n'a pas rendu un verdict jusqu'à présent. Bailor a refusé de donner plus d'explication. Prié de dire quand la cour va finalement se prononcer, Bailor a répondu avec hésitation : “Bientôt, très bientôt”, et a mis fin à la conversation. Le président Koroma déclare publiquement que le gouvernement est intéressé par la révision de la loi sur la diffamation criminelle, mais ne peut pas le faire pendant que l'affaire est devant les tribunaux. “C'est pourquoi j'ai honte pour la plus haute cour du pays qui continue de violer la constitution en refusant de rendre un verdict sur l’affaire”, a dit Fofana dans un soupir. Les journalistes et d’autres citoyens dans tout le pays mettent en cause la séparation des pouvoirs dans l’Etat après que le président Koroma a promis que le verdict serait rendu le mois dernier. Beaucoup affirment que cette volonté du pouvoir présidentiel de forcer la cour à statuer frise le contrôle de l'exécutif sur les tribunaux. Ils ont indiqué qu'il n'est pas correct que la Cour suprême ne passe à l'action que par des recours adressés directement au président. Rosemarie Blake, la directrice de programmes de la Société pour des initiatives démocratiques – une organisation non gouvernementale qui milite pour la liberté d'information et d'expression – a exprimé des sentiments similaires. “Cette impasse sape totalement l'impartialité et l'indépendance de la Cour suprême. Elle affecte également le travail des journalistes, notamment dans le reportage sur des sujets sensibles qui concernent des cadres du gouvernement. “C’est difficile de ne pas considérer cette situation comme un stratagème du gouvernement pour continuer à supprimer la liberté de la presse”, a ajouté Blake. Fofana a convenu, disant que la présente loi autorise la pratique continue de la corruption. “Les journalistes se sentent harcelés par l'existence de cette loi; ce qui entrave leur liberté de contrecarrer les cadres de l’administration publique. Ainsi, c’est autant dans l'intérêt des bailleurs (de fonds) que dans l'intérêt des Sierra Léonais de faire abroger cette loi et de faire adopter comme loi le Projet de loi sur la liberté d’information”. Blake a dit que son organisation appelle également à l'abrogation de la loi sur la diffamation séditieuse et à l’adoption d'un Projet de loi sur la liberté d’information. L'année dernière, la Commission des droits de l’Homme de la Sierra Leone, dans son rapport sur l’état des droits humains en 2008, a également recommandé que le parlement prenne des mesures immédiates pour abroger les dispositions sur la diffamation séditieuse dans la Loi sur l’ordre public de 1965, et adopter le Projet de loi sur la liberté d’information. Le rapport avait affirmé que la présente loi continuait d’être utilisée pour contrôler les médias. Etant donné que les discussions se poursuivent, les cheveux de Fofana continuent de pousser et ce sera seulement le jour où la Cour suprême rendra son verdict qu’il prendra rendez-vous avec le coiffeur. Combien de temps cela va-t-il durer? Personne ne sait.

