CONAKRY, 2 oct (IPS) – Le massacre cette semaine d’au moins 157 civils, selon les chiffres communiqués par les organisations de défense des droits de l’Homme et les Nations Unies, par des militaires fortement armés, relance les interrogations sur l’avenir d’un pays habitué à la violence politique.
Plus de 50.000 personnes étaient mobilisées lundi au grand stade de Conakry, la capitale, par les «Forum des forces vives» – un regroupement composé des plus importants partis politiques, de la société civile et des syndicats – avant d’être surprises par un escadron de militaires qui a tiré à balles réelles sur la foule. Les militaires étaient munis d’armes automatiques, de machettes et de poignards, selon des témoins, alors que la foule composée de civils non armés, était rassemblée dans le stade pour exprimer son opposition à la candidature du chef de la junte, Moussa Dadis Camara, à la prochaine élection présidentielle prévue en janvier 2010.
Quatre jours après la sanglante répression, les autorités tentent de minimiser le bilan, parlant officiellement de 57 morts, même si la télévision d’Etat a annoncé jeudi soir la remise, aux familles de 58 cadavres, prévue ce vendredi. Mais, la cérémonie de remise des corps s'est terminée vendredi en queue de poisson. De nombreuses personnes présentes à la grande mosquée de Conakry n'ont pas réussi à retrouver les corps de leurs parents. Cette situation a provoqué une tension et les forces de l'ordre ont fait usage de gaz lacrymogènes, en tirant quelques coups de feu en l'air pour disperser les parents des victimes – en colère. Les organisations non gouvernementales (ONG) de défense des droits de l’Homme dénoncent l’ouverture, par des militaires, de charniers pour enterrer clandestinement des corps soustraits du décompte du stade et de la morgue. «Que ceux qui disent qu’il y a eu 157 morts nous montrent maintenant la centaine de morts restante. La directrice de l’hôpital Ignace Deen et le médecin légiste maintiennent (le chiffre des) 57 morts. Alors, je ne comprends pourquoi des allégations de l’existence d’une fosse commune continuent de circuler», s’est défendu Papa Koly Kourouma, ministre de l’Environnement et très proche du chef de la junte. «Les témoignages formels que nous avons recueillis nous disent que des militaires sont allés dans les hôpitaux pour retirer des cadavres et les embarquer pour des destinations inconnues», a expliqué à IPS, Thierno Maadjou Sow, président de l’Organisation guinéenne des droits de l’Homme (OGDH). D’autres témoignages encore plus accablants font état de viols collectifs, en plein jour et en public, sur des femmes; les soldats se permettant même d’introduire leurs canons de fusils, des bâtons et leurs bottes dans les organes génitaux des victimes et de poignarder des manifestants. «Ils tiraient sur nous comme sur du gibier. Quand on m’a dit qu’ils violaient des femmes j’ai cherché à rester dans la foule pour ne pas subir ce sort», a révélé à la presse, Mariama Sy Diallo, membre active de la société civile guinéenne, témoin oculaire du carnage. Elle a déclarée avoir été pourchassée et battue par des militaires dans le stade. «Tant que ces gens-là resteront au pouvoir, je ne retournerai pas en Guinée», a ajouté Sy Diallo qui s’est exilée à Dakar, au Sénégal, pour y recevoir des soins. Les observateurs se disent très inquiets pour l’avenir du pays, d’autant plus que le chef de la junte a avoué devant la presse qu’il ne contrôle pas l’armée. Nombreux parmi eux estiment que l’enquête ne peut être dirigée que par une commission d’enquête internationale dont la junte, tout en accusant ses opposants d’être responsables de la situation, a accepté théoriquement la mise en place. «L’ampleur du massacre et la nature barbare des crimes commis ne peuvent être jugés que par un tribunal pénal international. Les tribunaux guinéens n’ont ni les ressources humaines ni les moyens de prendre en main ce dossier», affirme à IPS, Youssouf Sylla, un spécialiste du droit humanitaire, basé à Conakry. «Après janvier et février 2007 où l’armée avait tiré sur la foule faisant plus de 130 morts officiellement, on avait refusé de faire une véritable enquête. C’est parce que les autorités ont étouffé cette affaire qu’il y a eu les massacres du lundi 28 septembre. Quel danger représentait une foule désarmée dans un endroit clos?», demande-t-il. «Je crains pour l’avenir de ce pays. Si on veut que les crimes impunis cessent en Guinée, il faut absolument réduire considérablement l’influence de l’armée dans la gestion de l’Etat», a déclaré à IPS, Madani Dia, un politologue. «L’armée guinéenne restera encore une menace pour les populations civiles pendant un bon moment. Je pense qu’il faudra pour l’instant vivre avec elle et créer progressivement les conditions de sa réforme profonde», affirme à IPS, Gilles Yabi, ancien analyste à 'International Crisis Group'. «Aujourd’hui, l’ONU, l’Union européenne, l’Union africaine et d’autres instances internationales font tout pour isoler la junte, mais je pense que le préalable est d’envoyer une force internationale d’interposition pour atténuer le sentiment de toute puissance des tueurs», estime-t-il. Acculée de toutes parts par la pression internationale, la junte a proposé de mettre en place un gouvernement d’union nationale, incluant les différents partis politiques, une initiative catégoriquement rejetée par l’opposition. «Nous ne sommes pas intéressés par ce genre de manœuvre de diversion. Le capitaine Moussa Dadis Camara a perdu toute crédibilité aux yeux d’une population qu’il a massacrée», a dit à IPS, Mouctar Diallo, un jeune opposant. Il a été également tabassé par les militaires, à l’instar de tous les leaders politiques présents lundi au stade. Certains observateurs craignent par ailleurs une division au sein de la junte, entre le camp qui veut éviter la sanction d’un tribunal pénal international et l'autre qui n'aurait pas le choix que de suivre la logique du durcissement du régime.

