ITALIE-LIBYE: Des migrants retournés pour être confrontés aux abus

ROME, 22 sep (IPS) – “Ils nous ont battus. Ils ont battu tout le monde, hommes et femmes. Ils nous battaient généralement dans la même chambre où nous étions gardés. Mais ils ont fait sortir certaines personnes de la chambre. Pas moi, mais ils ont fait sortir d'autres femmes de la chambre”.

Nadifa*, 19 ans, originaire de la Somalie, était parmi les 91 migrants, demandeurs d'asile et réfugiés interrogés par Human Rights Watch (HRW) en mai 2009. Elle avait été détenue à Koufra, dans le sud de la Libye, pendant 20 jours avant de prendre la mer pour l'Italie.

Le rapport, “Refoulés, bousculés: le retour forcé par l'Italie du bateau des migrants et demandeurs d'asile, le mauvais traitement des migrants et demandeurs d'asile en Libye”, publié lundi par HRW, raconte une histoire poignante sur le traitement des migrants en Libye à travers le témoignage de ceux qui ont réussi à atteindre l'Italie et Malte.

Le rapport critique également la pratique de l'Italie consistant à intercepter des bateaux remplis de migrants en hautes mers et à les renvoyer vers la Libye sans l'examen requis.

Selon le Haut commissariat des Nations Unies pour les réfugiés, le nombre de bateaux de migrants clandestins qui arrivent en Italie, en provenance de l'Afrique du nord, est passé de 19.900 en 2007 à 36.000 en 2008, soit une augmentation de 89,4 pour cent. L'Italie a également reçu 31.164 nouvelles demandes d'asile en 2008, soit une augmentation de 122 pour cent à partir des 14.053 demandes d’asile en 2007.

Un accord de coopération conclu en mai entre l'Italie et la Libye a institué une pratique consistant à emmener en fourrière les bateaux interceptés dans les eaux internationales vers la Libye sans déterminer si certaines des personnes à bord pourraient être des réfugiés, des malades ou des blessés, des femmes enceintes, des enfants non accompagnés, ou des victimes de trafic ou d'autres formes de violences faites aux femmes, déplore HRW.

En surface, cette politique a été un succès. Dans la première semaine après que le programme de répression a commencé, environ 500 personnes en bateaux ont été sommairement renvoyées en Libye, selon HRW.

Cela a provoqué une réduction remarquable du nombre de bateaux qui tentent la traversée de la Méditerranée. Dans les huit semaines suivantes, seulement 400 personnes ont été interceptées et retournées; l’immigration clandestine en bateau vers la Sicile et la Sardaigne (Italie) a chuté de 55 pour cent dans les six premiers mois de 2009, comparativement à la même période l'année précédente.

Mais HRW affirme que l’Italie est en train d’agir en violation des obligations juridiques du pays de ne pas commettre le refoulement – le retour forcé des gens vers des lieux où leurs vies ou leur liberté seraient menacées ou des vers endroits où ils seraient exposés à un risque de torture.

“L'Italie est en train de renvoyer des gens vers des abus”, a confié à IPS, Bill Frelick, directeur de la politique des réfugiés de HRW et auteur du rapport. “Tous les migrants que nous avons interrogés, qui avaient été détenus en Libye, nous ont parlé de traitements brutaux et de conditions de surpeuplement et insalubres”.

Bon nombre des personnes interrogées par HRW ont déclaré que les femmes sont régulièrement enlevées du groupe des détenus et agressées sexuellement.

Madihah*, une Erythréenne de 24 ans qui a été gardée dans les centres libyens de détention des migrants d'Al Fellah et Misrata, a affirmé : “Toutes les femmes avaient des problèmes de la part de la police. Des policiers sont venus la nuit et ont choisi des dames à violer”.

HRW exhorte le gouvernement d'Italie à arrêter immédiatement d’intercepter et de retourner sommairement les bateaux de migrants vers la Libye. Elle devrait également cesser de coopérer avec les autorités libyennes sur l'interception des migrants qui tentent de quitter la Libye.

Le ministère italien de l'Intérieur n'a pas réagi immédiatement au rapport de HRW, bien que Frelick ait indiqué à IPS qu'une réunion avec des officiels du gouvernement était prévue ce 22 septembre.

Le rapport invite également l'Union européenne (UE) – qui négocie actuellement l'Accord-cadre entre la Libye et l'UE – à veiller à ce que la Libye mette fin à la détention arbitraire des migrants et “que les conditions de détention soient conformes aux normes minimales internationales”.

Le respect des droits des demandeurs d'asile et des migrants devrait être une condition pour toute coopération sur les projets de contrôle des migrations, indique le rapport, “afin de protéger les migrants détenus des abus physiques, y compris des violences sexuelles et des violences basées sur le genre, et de tenir la police et d'autres cadres responsables de tout abus”.

* (Les noms dans ce reportage ont été modifiés afin de protéger les identités).