Q&R: Le divorce, un instrument pour reléguer les femmes au Nigeria

LAGOS, 26 août (IPS) – Le taux élevé de divorce dans l’Etat de Kano, dans le nord du Nigeria, est devenu un phénomène inquiétant. Il y a six mois, une organisation de veuves et de divorcées a tenté d’organiser une grande marche à travers la ville de Kano afin d’attirer l’attention sur leur situation.

Cette organisation, Voix des femmes, des divorcées et des orphelins du Nigeria, a annulé la marche, sous une forte pression des autorités religieuses et d’autres de l’Etat. Mais les conditions difficiles auxquelles sont confrontées les femmes divorcées et leurs enfants demeurent une question urgente à Kano et ailleurs dans le nord.

Mufuliat Fijabi, responsable principale de programme à BAOBAB pour les droits humains des femmes, une ONG basée à Lagos, a déclaré à IPS que “le divorce n’est qu’un instrument pour reléguer les femmes à l’arrière-plan. Baobab a des équipes de sensibilisation travaillant dans tout le nord du Nigeria pour éduquer les femmes sur leurs droits et la façon de les défendre. Voici quelques extraits de l’entretien avec Fijabi. IPS: On dit que l’Etat de Kano a le taux de divorce le plus élevé au Nigeria, avez-vous un chiffre exact?

Mufuliat Fijabi: C’est élevé, mais nous n’avons pas de chiffres actuellement.

IPS: Quel est le statut des femmes qui ont divorcé à Kano? Qui s’occupe de leur bien-être et de celui de leurs enfants?

MF: Vous connaissez le statut d’une femme qui est obligée de retourner à l’appartement d’une chambre de ses parents. Même pendant qu’elles vivent avec leurs maris, le mode de vie est mauvais pour certaines d’entre elles; alors quand elles rejoignent la maison de leurs parents, la situation devient critique. IPS: Quelles sont les raisons typiques pour le divorce dans l’Etat de Kano?

MF: Quand vous parlez de divorce, aux termes de la loi musulmane, Kano est connu pour être l’un des Etats où le divorce est en augmentation. Il est répandu dans cet Etat.

Les raisons pour le divorce ne figurent pas habituellement parmi les raisons autorisées… Selon la loi musulmane, nous avons des motifs spécifiés pour le divorce.

Mais la plupart du temps, ce que vous constatez est que (le divorce) est en train d’être utilisé comme quelque chose pour reléguer les femmes à l’arrière-plan et, parfois, comme une forme de punition contre la femme, ce qui constitue une question qui préoccupe Baobab en tant qu’un groupe de défense des droits des femmes. Baobab a une équipe de sensibilisation à Kano et nous travaillons étroitement sur la question du divorce avec l’équipe et d’autres femmes dans l’Etat. Nous savons très bien que le divorce est parfois utilisé comme une punition pour les femmes.

Des raisons (approuvées) pour le divorce par exemple pourraient être l’absence du mari pendant une longue période de temps, qui est traduite comme un abandon. Cela peut être dû à la stérilité; il pourrait être également dû au manque d’entretien. Il pourrait se baser également sur les motifs que les deux parties concernées ne sont plus intéressées par la relation et les deux ont convenu de divorcer pour que chacun prenne son chemin. Le divorce, selon les lois musulmanes, peut avoir lieu aux motifs que le mari bat la femme, ce qui est quelque chose qui pourrait entraîner la mort s’il n’est pas arrêté à temps.

Mais, le divorce à Kano n’est habituellement dû à aucune de ces raisons. On entend plus généralement dire 'Je veux épouser une autre femme et j’en ai déjà quatre, alors laissez-moi abandonner une et amener une autre'.

Des raisons peu solides: certains maris disent que les femmes ne préparent pas bien. Certains déclarent qu’ils veulent des garçons alors que la femme ne leur fait pas de garçons. Mais les femmes ne fabriquent pas d’enfants; c’est Dieu qui les donne. Parfois, c'est que la femme souhaite s’instruire davantage et le mari pense que si elle va à l'école maintenant, elle peut devenir quelque chose d'autre, et alors il divorce avec elle.

Le divorce est quelque chose qui est utilisé comme un instrument pour reléguer les femmes à l’arrière-plan, pour amener les femmes à se sentir moins qu’un être humain. IPS: Une femme peut-elle demander le divorce conformément à la loi islamique?

MF: Selon la loi musulmane, la femme peut demander également le divorce. La femme peut demander la 'rédemption' de son mariage, obtenir sa liberté si elle constate que le mariage ne marche plus pour diverses raisons. Il pourrait avoir comme motif la bastonnade, les violences conjugales. Il pourrait également avoir comme raison l’état sexuel du mari. Mais ce que nous constatons au Nigeria est que chaque fois que la femme tente de demander le divorce en utilisant cette méthode – notamment à Kano parce que les juges qui sont là-bas sont aussi patriarcaux dans leur pensée – ils rendent le processus difficile pour empêcher la femme d’obtenir gain de cause.

IPS: Le divorce au moyen de la proclamation; je te répudie trois fois. N’est-ce pas la norme appropriée en islam?

MF: Le divorce avec une femme en le prononçant trois fois d’un seul coup ne figure nulle part dans la loi musulmane ou n’est contenu dans la jurisprudence islamique. C’est juste au fil des années qu’il est devenu la tradition. C’est inapproprié.

La disposition islamique est que si vous êtes en train de divorcer avec une femme, cela doit s’étendre sur une période de trois mois. Et la déclaration doit être faite au cours de sa période de menstruation afin qu’elle soit sûre qu’elle n’est pas enceinte pendant le processus de divorce et pour s’assurer aussi que pendant qu’ils restent ensemble durant le processus, il pourrait y avoir une sorte de réconciliation.

Mais si le mari le déclare trois fois d’un seul coup, il n’y aura aucune place pour la réconciliation.

Je dois mentionner également que selon la compréhension islamique, il est dit clairement que le divorce est l’une des choses qu’Allah déteste le plus et n’encourage pas ses adhérents à subir ce processus, mais seulement au cas où cela s’avère nécessaire, ils devraient le faire afin de maintenir leur santé mentale.

C’est pourquoi la déclaration doit avoir lieu sur une période de trois mois. Certains couples qui adhèrent à la norme se réconcilient parfois après le premier ou le deuxième mois. Ce qui se passe particulièrement à Kano est simplement inapproprié. Cela est en train de donner beaucoup de peines psychologiques et de torture émotionnelle à bon nombre de femmes qui sont confrontées à ce défi. Il y a maintenant une campagne des groupes de défense des droits des femmes pour parler réellement de cette question, pour sensibiliser, essayant même d’amener les hommes à comprendre que le divorce est quelque chose qui devrait être arrêté. IPS: Une meilleure éducation peut-elle changer le statut des femmes de telle sorte qu’elles puissent également revendiquer leurs droits dans un divorce, par exemple, demander au mari de payer la pension alimentaire à cause des choses qu’ils ont acquises en travaillant ensemble?

MF: Je pense que lorsque les femmes obtiennent des informations et qu’elles sont instruites, cela améliorera leur statut économique, de telle sorte que si les hommes décident de divorcer avec elles, trois fois d’un seul coup, elles peuvent revendiquer leurs droits et elles peuvent s’établir elles-mêmes. Mais en termes d’éducation des hommes pour les amener à devenir plus responsables, il faut une campagne de sensibilisation de la part des travailleurs sociaux, des ONG et des intellectuels islamiques.

Le divorce n'est pas favorable aux femmes. Je le trouve absurde et je pense que le gouvernement devrait faire quelque chose. L'éducation peut aider les femmes à revendiquer leurs droits, mais la loi doit d’abord pourvoir à cela avant qu'elles ne puissent revendiquer de tels droits.

En ce moment, il n'est pas prévu une indemnisation pour la femme qui est divorcée. Il n'y a rien dans la disposition de la loi islamique qui dit que la femme divorcée devrait recevoir une certaine somme d’argent du fait qu’elle est restée dans une relation pendant des années.

Mais dans la jurisprudence islamique plus large, certains intellectuels ont identifié le besoin d'un droit pour les femmes qui ont quitté une relation du fait d'un divorce. Il s'agit d’un bon logement et d’une certaine somme d’argent qui leur est versée pour leur travail dans la relation pendant des années.

Actuellement au Nigeria, il n'existe pas une telle disposition. Avec le plaidoyer, nous espérons que nous arriverons à un point où il y aura une loi en place pour leur protection.

IPS: Baobab est-il en train de faire quelque chose pour aider les femmes divorcées?

MF: Baobab a une équipe de sensibilisation à Kano. Nous avons aussi des équipes de sensibilisation dans d'autres Etats. Nous avons 14 équipes de sensibilisation, la plupart d’entre elles dans le nord. Ce que nous faisons c’est de sensibiliser des femmes et sur leurs droits.

Elles sont maintenant conscientes que personne ne peut leur dire de ne pas aller à l'école. Elles savent qu'il est important d'être économiquement autonomes. Voilà quelques-unes des choses dont nous parlons dans les campagnes de sensibilisation.