DROITS-OUGANDA: 'Lorsqu'un homme blesse une femme, elle ne peut rien faire'

KAMPALA, 12 juin (IPS) – Mary Atimango a quitté le district de Gulu ravagé par la guerre pour venir vivre à Kampala pendant les grands moments du conflit dans le nord de l’Ouganda il y a 15 ans. Cette femme, 59 ans, vit maintenant dans le petit village périurbain de 'Acholi Quarers' sur la montagne de Kireka, dans la banlieue de Kampala, la capitale ougandaise.

Elle et d’autres femmes passent leurs journées à casser des pierres sous le chaud soleil dans la carrière ici pour l’équivalent de 1,30 dollar par jour. Beaucoup de ces femmes ont des enfants, certains âgés de six mois, attachés au dos. Leurs histoires sont similaires; une histoire mélangée de pauvreté, de conflit et de survie. “Je ne peux pas retourner à Acholiland. Je ne veux pas me rappeler ce qui s’est passé là-bas. Je me souviens que chaque fois que les rebelles attaquaient le village, toutes les femmes couraient et se cachaient. Mais parfois, ils trouvaient certaines, les violaient et les enlevaient. Une de mes nièces a été enlevée et jusqu’à présent, je ne sais pas où elle est”, déclare Atimango à IPS.

Atimango et les autres font partie des centaines de personnes à Kireka qui ont fui Acholiland et le conflit d’il y a 23 ans et qui sont devenues des déplacées internes (IDP) 'urbaines'. “Parfois les rebelles attaquaient les maisons et violaient les femmes pendant que toute la famille observait. Ils appelaient cela une punition pour le soutien aux forces gouvernementales.

“Mais lorsque vous êtes violée, vous ne savez même pas ce qu’il faut faire. Cela amène des querelles dans la maison. Votre mari peut même vous quitter. Parfois, vous concevez et tout le monde dit que votre enfant est une malédiction… Il y a beaucoup de femmes que je connais qui ont vécu cela”, affirme-t-elle. Cette femme grisonnante parle à voix basse pendant qu’elle relate les rudes épreuves que des femmes dans son village ont vécues au cours du conflit. Elle se rappelle également du nombre grandissant des incidences de mauvais traitements faits aux femmes dans la communauté pendant que la guerre faisait rage.

“La guerre a affecté nos hommes. Ils buvaient beaucoup et se mettaient à frapper leurs femmes. Mais lorsqu’un homme blesse une femme, il n’y a rien qu’elle puisse faire. Mon propre mari rentrait à la maison ivre et me frappait. Parfois, j’étais obligée de fuir et de dormir dans la maison de ma voisine. “Parfois, il me forçait à avoir des rapports sexuels avec lui. Mais dans notre culture, vous ne pouvez pas refuser d’avoir des rapports sexuels avec votre mari. C’est un gros problème. Nous les femmes, n’avons pas le contrôle de nos corps”, dit-elle.

“En tant qu’une femme, c’est vraiment pénible de voir votre camarade femme en train d’être forcée à avoir des rapports sexuels. Nous les femmes, nous sommes aussi des humains. Naturellement, nous avons tous des humeurs. Alors, si vous venez me forcer à faire ainsi, cela affecte vraiment négativement ma vie… Cela me fait mal à penser qu’un jour, ma propre fille vivra également les mêmes expériences”. “Le viol conjugal est une forme de violence parce que, en réalité, vous êtes en train de traiter le corps d’une femme comme votre propriété. En Afrique, où la culture et la religion dictent que le corps d’une femme n’est pas le sien, la sexualité est en train d’être contrôlée par les hommes, et cela perpétue ces relations de pouvoir entre l’homme et la femme, même en mariage”, explique Christine Butegwa, coordinatrice régionale pour l’Afrique de 'Akina Mama wa Africa (AMwA)'. Comme d’autres femmes, dans la carrière, qui partagent des histories similaires, Atimango est résignée par à rapport à une demande de réparation sur toute forme de violence basée sur le genre. Elle ne croît pas au système judiciaire parce que, déclare-t-elle, “la police appellera simplement cela un problème conjugal”. “Traditionnellement, quand le mari vous force à avoir des rapports sexuels, vous devez amener l’affaire à votre tante maternelle ou à votre frère pour tenter de régler cela. Nous n’allons pas à la police parce que, en notre temps, la police regardait ces problèmes comme des affaires conjugales. Nous craignons également la police. Parfois, la police nous dit qu’elle ne règle pas les problèmes conjugaux”, confie-t-elle. “Les femmes dans le nord de l’Ouganda souffrent simplement comme des femmes ailleurs dans le pays”, affirme Eva Kawuma, une avocate des droits humains basée à Kampala.

“Mais avec les femmes dans le nord, c’est plus compliqué parce qu’elles ont connu des violences de tous les côtés : des partenaires intimes, des membres de la famille et, à cause de l’insurrection, des violences de la part des rebelles et de l’armée gouvernementale. Elles sont probablement uniques dans cette façon de vivre parce qu’elles sont plus vulnérables du fait de la situation (conflictuelle) dans laquelle elles sont”, souligne-t-elle à IPS. Commencer par demander réparation L’Association nationale des femmes juges de l’Ouganda (NAWJ) vise à régler ces questions. Le programme de la “Jurisprudence de l’égalité au temps du VIH/SIDA” vise à fournir une formation approfondie aux juges et magistrats de l’Ouganda sur le lien entre les violences faites aux femmes, les droits de propriété et l’épidémie du VIH/SIDA. Il vise également à améliorer l’accès des femmes à la justice dans les situations post-conflictuelles. La NAWJ est une organisation non gouvernementale composée de 40 juristes qui sont concentrées sur la mise en vigueur des droits de la femme et l’augmentation de l’accès des femmes au système juridique.

“Les liens entre les violences faites aux femmes et le VIH/SIDA dans le nord de l’Ouganda soulignent l’importance de cette formation”, a déclaré à IPS, Henriette Wolayo, secrétaire exécutive de la NAWJ. “Pour rendre autonomes les femmes dans la région et reconstruire leurs vies, elles doivent d’abord être capables de défendre leurs droits, les faire mettre en vigueur et les faire respecter”. “Dans la prochaine phase du projet, la NAWJ cherchera à régler les investigations au sein de la police et également à sensibiliser le public sur leurs droits à la justice”, indique Wolayo.

L’Ouganda est partie à plusieurs traités internationaux sur les droits humains qui interdisent les violences faites aux femmes. La constitution de 1995 du pays appelle aussi à la protection des droits des femmes. Le viol et d’autres crimes sexuels ainsi que les crimes basés sur le genre sont également prévus dans le Code pénal du pays. Pourtant, ce Code pénal ne reconnaît pas le viol conjugal – très répandu en Ouganda – comme une infraction criminelle, notamment à cause des présomptions dans le droit coutumier selon lesquelles le consentement au rapport sexuel est donné par l’acte de mariage. L’Ouganda manque également d’une loi complète qui traite des violences conjugales. Un avant-projet de Loi sur les violences conjugales, qui vise à criminaliser le viol conjugal et d’autres formes de violences conjugales, est actuellement en examen au parlement. “Nous devons commencer avec les amendements dans le droit pénal afin qu’il existe des dispositions spécifiques pour les femmes qui ont été confrontées à des violences et, ensuite, il y aurait des pénalités spécifiques qui prennent en compte le fait que les gens qui leur font subir des sévices sexuels sont d’habitude des partenaires intimes”, affirme Kawuma. “Je pense que l’autonomisation des femmes est également très importante. Ces femmes sont vulnérables à cause de l’insurrection, la plupart d’entre elles ne sont pas allées à l’école, il n’y a pas de structures sociales en place et n’ont rien à faire en leur faveur en dehors d’être épouses. Elles ont besoin de se voir donner des options de sortie, de se trouver des compétences afin que si elles prennent une décision de sortir d’une telle relation, elles puissent le faire”, explique-t-elle. “Les gouvernements ont un engagement d’assurer que les populations vivent dans un environnement sécurisé et sain, libre de tortures parce que c’est ce que constituent les violences sexuelles. C’est de la torture cruelle et inhumaine”, ajoute Butegwa. Les violences basées sur le genre faites aux femmes, notamment dans les situations conflictuelles et post-conflictuelles, constituent de plus en plus un sujet de préoccupation. A travers l’Afrique, les incidences de viol et d’autres violences sexuelles ont été rapportées dans beaucoup de conflits armés, y compris ceux en République démocratique du Congo, au Soudan, au Rwanda, au Libéria, en Sierra Leone, en Somalie et en Ouganda. Selon un Rapport de 2008 de Amnesty International 'Doublement traumatisées : Le manque d’accès à la justice par les femmes victimes de violences sexuelles et de violences basées sur le genre dans le nord de l’Ouganda', les femmes et filles dans le nord de l’Ouganda, qui souffrent de violences sexuelles et de violences basées sur le genre sont souvent confrontées à des difficultés en essayant de tout faire pour que les auteurs soient traduits en justice. Cette étude, conduite dans cinq districts en 2007, révèle la discrimination à laquelle sont confrontées les femmes qui essaient de poursuivre des cas de viol, de souillure, de violences conjugales, d’agressions et d’autres formes de violence. Amnesty International considère que le système juridique actuel dans le nord de l’Ouganda est terriblement inapproprié, particulièrement pour assurer la protection des femmes et des filles contre les violences sexuelles et les violences basées sur le genre.