NAIROBI, 11 mars (IPS) – Deux centres de santé publics en sous-effectif et mal équipés servant 600.000 personnes : c’est dans des quartiers comme Dandora que la bataille pour réduire la mortalité maternelle est gagnée ou perdue.
Des habitants de ce quartier pauvre dans les banlieues de Nairobi doivent compter souvent sur leur propre expérience – ou recourir aux charlatans – pour des soins maternels ou d’autres besoins médicaux quelconques. A six ans du délai des Objectifs du millénaire pour le développement (OMD) des Nations Unies, le Kenya continue de traîner derrière en matière de réduction de la mortalité maternelle (MM) de trois quarts d’ici à 2015. Une nouvelle enquête sur la santé est nécessaire à la fin de 2009, mais il y a six ans, le l’Enquête sur la santé démographique du Kenya a indiqué que le taux de mortalité maternelle était de 414 décès pour 100.000 naissances vivantes. L’objectif de l’ONU est 147 décès pour 100.000 naissances vivantes d’ici à 2015. IPS a parlé franchement avec Evelyn Mutio, une infirmière à la retraite, qui travaille maintenant pour fournir des soins de qualité à la population de Dandora et au-delà. Sa clinique privée, ‘Mkunga Nursing Home’ (Polyclinique Mkunga), créée en 1995, offre actuellement des services de santé de la reproduction à cette communauté défavorisée – à des taux plus bas que ceux appliqués dans des centres de santé publics. IPS: Les derniers chiffres officiels pour la mortalité maternelle au Kenya datent de 2003: Le pays a-t-il fait de progrès depuis lors?
Evelyn Mutio: La situation n’a pas changé depuis 2003. Si elle a évolué, ce n’est pas pour le meilleur, pour la simple raison que tous les décès ne sont pas enregistrés. Il y a des femmes qui vont dans les grands hôpitaux, où des décès sont enregistrés, mais qu’en est-il de celles qui meurent en accouchant à la maison? Ou celles dans les zones pauvres comme ici, où au moment où je me rends compte qu’une femme a des complications dues à la grossesse, la communauté a déjà essayé de l’assister, provoquant beaucoup de retard dans la recherche d’une aide professionnelle. Au moment où ils décident de l’amener à l’hôpital, après avoir délibéré sur l’hôpital qui peut leur être abordable, ils commencent avec ma clinique, complètement à terre. Mais, ils arrivent trop tard, et je ne peux pas faire ce qu’il faut; alors je transfère le cas à l’hôpital Kenyatta (le grand hôpital de référence du Kenya) ou à ‘Pumwani Maternity Hospital’ (Maternité de Pumwani) – la maternité publique la plus grande.
Au moment où ils trouvent les moyens pour se rendre là-bas, c’est trop tard. Parfois, ils reviennent vers moi et déclarent : “Quand nous sommes arrivés là-bas, ils nous ont dit d’aller à la morgue”. IPS: Alors, que pensez-vous qu’il faudrait faire?
EM: Il est important d’augmenter le nombre de centres de santé et de les amener plus près des populations, et réduire les coûts ou même offrir des services gratuits afin que les gens puissent accéder au traitement professionnel dans les hôpitaux. La situation est même plus grave dans les zones rurales, comme dans l’est du Kenya, où je travaille aussi. Des femmes souffrant des complications liées à la grossesse meurent sur la route puisqu’elles marchent sur des kilomètres et des kilomètres pour accéder à un centre de santé. Non seulement il faudrait construire plus d’hôpitaux et de centres de santé, mais ils devraient être également dotés d’agents de santé qualifiés et équipés pour gérer des complications, au lieu d’envoyer des patients jusqu’à l’Hôpital national Kenyatta à Nairobi. IPS: Quels autres facteurs contribuant à la mortalité maternelle vous inquiètent?
EM: Je m’inquiète également des décès causés par des avortements dangereux. Des femmes et des filles peuvent être enceintes et les gens ne savent pas, parce qu’elles cachent la grossesse pour une raison quelconque. Elles ne veulent pas de la grossesse et doivent s’en débarrasser. Elles feront tout pour mettre un terme à la grossesse.
Parfois, elles viennent vers nous et disent : “Je préfère mourir que de porter la grossesse”. Ce sont ces cas qui nous inquiètent plus. Je dis cela parce que si une mère ne désire pas la grossesse, elle va silencieusement dans la petite rue ou chez le charlatan, obtient un avortement dangereux puis souffre des complications”. Une fois qu’elle constate que ce n’est pas ce qu’elle espérait, elle saigne beaucoup et peut mourir. Ensuite, elle crie – et parce que nous sommes plus proches de la communauté, elle est envoyée ici à la hâte. Puis nous pouvons donner les soins, arrêter l’hémorragie et sauver la vie de la mère. IPS: Comment ce problème est-il répandu?
EM: Nous recevons entre 20 et 30 patientes dans un mois. Ce chiffre a légèrement baissé. Mais des avortements dangereux se produisent et cela constitue un problème sérieux qui devrait être résolu parce qu’il contribue beaucoup à la mortalité maternelle. IPS: Quels sont les défis dans la résolution de ce problème?
EM: Il y a peu d’agents de santé, qui savent ce qu’il faut faire. Alors, nous avons besoin de plus d’agents de santé, avant tout, pour sensibiliser la communauté sur comment éviter les grossesses non désirées. Ces informations manquent. Aussi, des informations sur les différents types de contraceptifs sont cruciales. L’acceptation de certains des contraceptifs est encore très faible. Comme maintenant, nous essayons de plaider pour l’utilisation du stérilet (IUD) qui est une méthode de planning familial à long terme qui est si facile à administrer, et il n’existe aucun risque de l’oublier comme dans le cas de la pilule. Mais beaucoup de mères ne veulent pas l’essayer parce qu’elles croient aux mythes tels qu’il conduira au cancer de l’utérus, ou que le bébé sera blessé lorsqu’elles décident d’être enceintes. Parfois, ce sont les hommes qui se plaignent qu’ils sont piqués au cours des rapports sexuels et ils demandent alors à leurs partenaires d’enlever le dispositif. Les femmes viennent à la clinique et entre elles et nous, nous décidons de dire que nous l’avons enlevé alors qu’en fait, nous ne l’avons pas fait. Lorsqu’elles rentrent à la maison, les maris sont contents et ils viennent vers nous pour dire “merci beaucoup. Maintenant, je ne suis plus piqué”.
Alors, vous comprenez que tout se passe dans la tête.
IPS: La disponibilité des contraceptifs est-elle un problème?
EM: Oui. Parfois, nous recevons des plaintes que les méthodes de planning familial sont terminées; elles ne sont pas disponibles dans les centres de santé du gouvernement. Puisque le gouvernement nous fournit quelques-uns de ces produits, quand ils sont épuisés, nous sommes également affectés. Alors, nous sommes obligés d’en acheter et d’en donner à nos clientes. Le gouvernement doit assurer la fiabilité des provisions afin que les femmes ne ratent pas leurs options de planning familial et qu’elles ne courent pas le risque d’avoir des grossesses non désirées. C’est cette situation qui peut conduire à des avortements dangereux qui comprennent un tiers des décès maternels.

