POLITIQUE–COTE D’IVOIRE: L’espoir refait place à l’inquiétude deux ans après Ouaga

ABIDJAN, 12 mars (IPS) – Deux ans après la signature d’un accord de paix à Ouagadougou (Burkina Faso) entre les protagonistes de la crise ivoirienne, l’espoir de voir la tenue d’une élection présidentielle en Côte d’Ivoire pour sortir de la crise est loin d’être certain.

Des acteurs de la scène politique aux citoyens, en passant par les observateurs, tout le monde s’impatiente, mais personne ne voit venir le bout du tunnel.

“Lorsque l’accord a été signé, l’objectif était d’organiser des élections dans un délai de dix mois. Aujourd’hui, nous sommes à deux ans et rien n’est fait, et nous avons l’impression de naviguer à vue”, déclare à IPS, Hervé Gouamené, président de l’organisation non gouvernementale Actions pour la protection des droits de l’Homme (APDH), basée à Abidjan, la capitale économique ivoirienne.

Selon Gouamené, les étapes importantes du processus de paix sont loin d’avoir été franchises. Concernant notamment le désarmement des milices, la réunification administrative du pays et spécialement les élections. “Même avec quatre accords complémentaires, les choses n’ont pas évolué et nous sommes inquiets, surtout pour les droits de l’Homme”, soutient-il. “La situation est critique pour nos populations et sera pire si nous ne sortons pas de la crise, car les droits à l’éducation et à la santé sont bafoués en raison des grèves intempestives”, dit-il.

“Ce sont les suspicions qui sont à l’origine de ce sur-place que nous observons”, estime le politologue ivoirien Maurice Zagol. “On se donne l’impression que le bout du tunnel n’est plus loin, mais on se surprend à voir que les choses n’avancent pas, parce qu’il n’y a aucune confiance de part et d’autre”, explique-t-il à IPS.

“Nous sommes de ceux qui ont toujours soutenu que le processus en cours va toujours connaître des blocages et il en sera ainsi pour longtemps encore car personne n’est sûr de remporter les élections”, ajoute Zagol.

Cet avis n’est pas partagé par Félicien N’Dré, un expert ivoirien en stratégie politique. “Dans le contexte actuel, il n’y a qu’une seule partie qui concrétise ses engagements dans l’accord de Ouaga, pendant que l’autre refuse encore de déposer les armes et faire place à l’administration légale”, affirme-t-il sans la nommer. Mais cette critique se réfère aux Forces nouvelles (ex-rebelles) qui administrent encore le nord de ce pays d’Afrique de l’ouest depuis la rébellion armée déclenchée en septembre 2002. N’Dré ajoute que “cela (l’absence de l’administration) a pour conséquence de créer des difficultés au processus d’identification, car de nombreuses localités, notamment dans le nord du pays, n’ont pas été visitées par les agents recenseurs parce que non signalées par des autorités qui auraient pris le temps de fournir des informations fiables”.

“Mais la question d’identification n’est qu’un seul problème parmi tant d’autres”, réplique Zagol. “La réalité est que tout ce qui a été prévu n’est pas allé à son terme ou n’a pas connu un début d’exécution pour une simple raison de mauvaise volonté des hommes politiques”, dit-il à IPS.

Par exemple, la réunification des deux armées belligérantes n’est pas effective, en dépit d’un début du processus depuis juin 2007; l’administration territoriale annoncée pour succéder aux chefs de guerre le 4 mars dernier, a été reportée à une date ultérieure; la question des grades des ex-combattants n’a pas été résolue quand les milices continuent d’exister dans l’ouest du pays.

“Tout ces dossiers constituent désormais la preuve de la difficulté du pays à sortir de la crise, et la seule satisfaction reste le fait que le nord sorte progressivement de l’informel”, estiment certains analystes.

“Ce qui est important, c’est que tout le monde est unanime que l’accord n’est pas mauvais, il nous a permis d’avancer. Il suffit de l’appliquer intégralement et cela va nous apporter beaucoup de bonnes choses comme les élections”, indique à IPS, Gnonzié Ouattara, secrétaire général du Rassemblement pour la paix (RPP, petit parti politique proche du pouvoir).

Malgré ces inquiétudes, Martin Bohui, secrétaire national chargé des élections au Front populaire ivoirien (FPI, parti au pouvoir) affirme que “nous allons vers la paix. Le processus est lent, mais l’accord nous permet d’avancer à pas pesant et rassurant”. Pour sa part, Niamkey Koffi, porte-parole du Parti démocratique de Côte d’Ivoire (PDCI, parti d’opposition), déclare que “l’accord de Ouaga a toujours comporté quelques faiblesses, mais des pas sont faits et il faut poursuivre en levant les suspicions”.

Cependant, toute cette assurance donnée par les politiques ne convainc pas les populations. “J'avais fondé beaucoup d'espoir en l'accord de Ouagadougou, mais j’avoue que je suis plus que déçu. On nous a fait croire que la paix était à nos portes, alors qu’elle n’est même pas proche”, estime Fabrice Kouakou, professeur de lettres modernes dans un établissement secondaire d’Abidjan. “Les problèmes sont déplacés, alors qu’on soutient qu’ils étaient résolus”.

Même son de cloche pour Lacina Tioté, un chauffeur de taxi. “Je ne comprends pas qu’un accord soit appliqué et qu’il n’y ait pas la paix. Je crois plutôt que Ouaga ne l’est pas”, souligne-t-il à IPS. La Côte d’Ivoire est divisée en deux par une rébellion armée qui occupe la moitié nord du pays. Depuis le 19 septembre 2002, des soldats de l’armée régulière ont pris les armes pour lutter contre l’exclusion présumée des populations de cette partie du pays. En novembre dernier, après avoir constaté l’impossibilité d’un scrutin le 30 du même mois, le facilitateur de la crise, le président burkinabé Blaise Compaoré, recevant les principaux protagonistes ivoiriens, dans le prolongement de l’accord de Ouagadougou, avait demandé à la Commission électorale indépendante (CEI) de fixer une nouvelle date pour les élections. A ce jour, cette commission ne parvient toujours pas à le faire, même si elle prévoit de communiquer une date dans les trois semaines à venir. La semaine dernière, elle a dû prolonger le processus d’identification dans certaines localités jusqu’au 15 mars prochain. En effet, sur un registre de neuf millions d’électeurs attendus, elle a réussi à enrôler environ 5.200.000 personnes, selon la CEI. “La commission a franchi a peine la moitié de la totalité des électeurs attendus et elle veut fixer une date des élections. C’est de la précipitation. Franchement, il faut se donner les moyens de réaliser cette opération sensible pour qu’il y ait des élections libres et transparents”, ajoute Zagol.