POLITIQUE-RD CONGO: Les minerais serviraient-ils à alimenter les guerres?

KINSHASA, 23 fév (IPS) – Alors que les négociations de Nairobi “seront relancées dans quelques jours entre le gouvernement et des rebellions encore actives à l'est de la République démocratique du Congo (RDC)”, selon Olusegun Obasanjo, envoyé spécial de l’ONU pour la paix en RDC, l'ONG britannique Global Witness relance la question des trafics illicites des minerais par les rebellions.

Dans un rapport publié le 16 février et dont copie est parvenue à IPS, Global Witness fait état de vastes “trafics illicites des matières précieuses utilisées dans la fabrication des téléphones portables” et estime que les rebellions continuent à faire recours à ce trafic illicite des minerais “pour financer les guerres et les atrocités” en RDC.

Le pays “souffre essentiellement de l'absence d'une véritable autorité de gestion”, souligne une lettre adressée par Alan Doss, représentant spécial du secrétaire général des Nations Unies en RDC, à Patrick Alley, directeur de Global Witness. Pendant ce temps, “le gouvernement fait sourde oreille sur sa responsabilité” de contrôler le trafic minier. Il a suspendu le processus de re-visitation de plus d'une soixantaine de contrats miniers qualifiés de “léonins” par des députés de l'opposition, dont Delly Sesanga ainsi que plusieurs activistes des droits de l'Homme parmi lesquels l'avocat et mandataire en mines Laurent Okitonembo. Selon la Mission des Nations Unies en RDC (MONUC) et l’organisation non gouvernementale (ONG) Global Witness, “il existe un lien direct entre le trafic illicite des minerais et les guerres qui sévissent à l'est de la RDC”. Un groupe d'experts commis par le Conseil de sécurité des Nations Unies, au nombre duquel des chercheurs de Global Witness, ont révélé en décembre 2008 puis en janvier 2009 que “les principaux groupes armés impliqués dans les combats actuels se financent par le commerce de minerais de grande valeur”. “Ces minerais permettent de produire des métaux, en particulier l'étain et le tantale qui entrent dans la fabrication des téléphones portables” dont le marché a pris de l'importance, notamment avec “la hausse mondiale de la demande des téléphones portables”, explique Annie Dunnebacke, la chargée d'enquête de Global Witness, dans un communiqué dont copie est parvenue à IPS.

La MONUC et Global Witness interpellent le gouvernement sur sa “responsabilité” dans la gestion du trafic des minerais à travers une série de correspondances échangées entre elles en janvier, et dont copies sont parvenus à IPS. Elles appellent notamment à “une vigilance plus accrue et au soutien des résolutions 1856 et 1857 du Conseil de sécurité sur le trafic illicite des minerais de la RDC dans les parties qui sont continuellement en guerre”.

Le 22 décembre 2008, le Conseil de sécurité de l’ONU a adopté la résolution 1856 qui «proroge et élargit le mandat de la MONUC» en RDC et qui, pour la première fois, la charge d'«utiliser ses moyens de surveillance et d'inspection pour empêcher les groupes armés illégaux de bénéficier d'un appui provenant du trafic des ressources naturelles». Par cette résolution, la MONUC et les Etats de la région sont également engagés par le conseil à empêcher «ou à réduire des sorties et des ventes illicites de minerais de forte valeur qui aident les groupes armés à poursuivre leur activité». Quant à la résolution 1857 adoptée le même jour par le Conseil de sécurité, elle élargit les sanctions aux «personnes ou entités appuyant les groupes armés illégaux… au moyen du commerce illicite de ressources naturelles». Doss déplore le fait que “les minerais, qui devraient servir le peuple congolais à sortir de la pauvreté, contribuent à l'enracinement des rebellions et des forces négatives qui ne cessent d'en rajouter à toutes les tragédies que connaît la RDC”. Dans sa lettre au directeur de Global Witness, Doss affirme qu'”en appui aux résolutions 1856 et 1857 du Conseil de sécurité, la MONUC observera et rapportera toute activité illégale relative à l'exploitation minière dans les zones de conflits”.

Des hommes politiques comme Ernest Kyaviro, député membre de l'Alliance pour la majorité présidentielle (AMP), estiment que le gouvernement s'atèle à changer les conditions sécuritaires dans la partie est de la RDC et que cet effort pourrait permettre aux institutions de reprendre leur contrôle sur l'étendue qui échappe encore à l'autorité du gouvernement. Cette affirmation va dans le sens du souhait de Doss, en sa qualité de chef de la Mission des Nations Unies au Congo, qui rappelle que “la MONUC est solidement engagée dans le processus de la réforme de l'armée et de la police de la RDC”.

Interrogé par IPS, l'avocat Jean Muke, membre de l'association sans but lucratif “Avocats verts”, appelle, comme d’autres activistes des droits de l'Homme, au “bannissement du marché de tous les minerais venant des zones de conflits et qui ne seraient pas certifiés conformes à la vente, notamment par le processus de Kimberley” appliqué aux diamants exportés des pays en guerre.

Ces activistes demandent également aux utilisateurs des minerais en provenance de la RDC de “soumettre leurs chaînes d'approvisionnement à un contrôle rigoureux pour ne pas contribuer indirectement au renforcement de l'utilisation d'armes achetées par le fruit des ventes des minerais illégalement exploités”.

Des habitants de Kinshasa, la capitale congolaise, espèrent que les opérations militaires conjointes lancées par la RDC et le Rwanda le 20 janvier pourraient contribuer à lutter contre ce trafic qui est notamment effectué par les FDLR (Forces démocratiques pour la libération du Rwanda) comprenant des rebelles hutu au nombre desquels des 'interahamwe' (anciens miliciens responsables du génocide de 1994).

Mais le député Kyaviro de l’AMP rappelle que “ce mandat n'a pas été inscrit dans l'accord ad hoc” passé entre la RDC et le Rwanda et que “les opérations militaires conjointes ne visent que la traque, le désarmement et le rapatriement, volontairement ou forcé, des FDLR au Rwanda”.