KAHIOUE, Côte d’Ivoire, 21 fév (IPS) – Depuis trois mois, les travaux champêtres se sont accélérés dans les bas-fonds de Kahioué, dans le département de Lakota (sud-ouest de la Côte d’Ivoire). Sur les 200 hectares de terres disponibles, les paysans de la localité ont décidé d’ensemencer plus de la moitié en riz.
“Notre objectif est de réaliser, à partir de cette année, le double de notre production qui tournait généralement autour de 600 tonnes”, déclare Lucien Tapé, un planteur. “Notre région n’est pas grande productrice de riz, mais nous savons qu’il y a désormais une urgence à produire plus pour éviter qu’il en manque”, explique-t-il à IPS. “En outre, le riz se commercialise très facilement à bon coût. Cela peut nous permettre de nous procurer des ressources”, ajoute Tapé.
Pour sa part, disposant par le passé de trois bas-fonds de deux hectares chacun, Mathurin Goudalé a pu se procurer récemment deux autres de trois hectares chacun. Les autres sont une trentaine de paysans à exploiter individuellement entre trois et six hectares de bas-fonds.
“L’objectif de notre localité (Kahioué) est d’exploiter la totalité des 200 hectares de bas-fonds d’ici à la fin de ce mois de février. Si nous parvenons à produire suffisamment pour nous, nous aurons fait un pas important vers l’autosuffisance”, confie-t-il à IPS.
Chaque matin, Sylvain Assandé, un technicien agricole basé à Lakota, effectue une tournée, selon une programmation de trois bas-fonds bas par jour. “L’appel du gouvernement n’est pas tombé dans les oreilles de sourds. Depuis la mise en place du programme d’urgence soutenu par un financement, les producteurs de riz sont devenus plus dévoués”, indique-t-il à IPS.
“Aujourd’hui, ils ne veulent plus produire du riz pour leur seule consommation. Pour eux, la production doit suffire à une bonne frange de la population de la région et au-delà pendant plusieurs mois. C’est un défi qu’ils veulent relever”, souligne Assandé.
En effet, le gouvernement ivoirien a mis en œuvre en juillet 2008, un programme d’urgence pour la réalisation de nouvelles stratégies de développement durable de la filière riz. Ce programme doit aboutir à l’autosuffisance alimentaire du pays en riz d’ici à 2012 et permettre de constituer des stocks à partir de 2017.
Le gouvernement a prévu, pour la réalisation de cet objectif, d’injecter environ 18 milliards de francs CFA (environ 36 millions de dollars) afin d’accroître la production de riz qui devra passer de 700.000 tonnes à 900.000 tonnes par an. Ce programme devrait permettre également de créer quelque 6.000 nouveaux emplois et de réactiver environ 35.000 bas-fonds de riz dans ce pays d’Afrique de l’ouest.
“Nous avons besoin d’au moins 205.000 tonnes de riz de plus par an”, affirme Béhinan Guédé, directeur général de l’Agence nationale d’appui au développement rural (ANADER), une structure étatique. Selon Guédé, “le pays doit arriver, d'ici trois ans, à une augmentation de la production de 20 à 25 pour cent. En 2009, nous devons rattraper 20 pour cent, consolider cela en 2010, et en 2011 avoir 70 pour cent de la production nationale qui couvre nos besoins”. “Il était important d’envisager un tel programme dans toutes les régions du pays pour éviter une crise alimentaire. Mais c’est dommage que le gouvernement n’y ait pas pensé cinq ans plus tôt, d’autant plus qu’il disposait de biens meilleurs moyens financiers avant la crise que connaît le pays”, explique Martinien Gadou, un analyste économique résidant à Abidjan, la capitale économique ivoirienne.
Selon Gadou, “l’importation avait un impact important sur les finances de l’Etat pour 150 milliards FCFA (environ 300 millions de dollars) de dépenses annuelles. Et la répercussion des taxes était immédiate pour les populations. C’est donc normal que cela provoque régulièrement une hausse du prix du kilo de riz et des protestations de la part des consommateurs”. En avril 2008, le pays avait été touché par le phénomène de la flambée des prix, ce qui avait provoqué des manifestations de rues. Le gouvernement avait alors dû prendre des mesures de prévention, notamment la suppression de taxes sur les produits de consommation, comme le riz, la farine de blé, le lait, jusqu’en décembre.
Cette décision avait permis de stabiliser les prix de ces produits sur le marché, selon des analystes. Mais sa non-reconduction, jusqu’au début de février 2009, a conduit les importateurs de riz à envisager une hausse des prix. Ainsi, le kilogramme du riz populaire “Denikacha” devait passer de 325 et 450 FCFA (un peu moins d’un dollar), et le sac de riz de 50 kg du riz de grande consommation de 13.000 à 20.000 FCFA (de 26 à 40 dollars environ).
Mais dans la foulée, le gouvernement est parvenu à contrer ce projet en décidant, le 11 février, de prolonger la suspension des droits de douane à l’importation du riz jusqu’au 31 mars prochain. En conséquence, les prix du kilogramme de riz ne changent pas. Ainsi, en tardant à prolonger la suppression des droits de douane, l’Etat a pu enregistrer des recettes dans ses caisses entre le 1er janvier et le 10 février. “Cette réaction (des commerçants) était prévisible pour le gouvernement”, estime Gadou. “En fait, la suppression des droits de douane pèse fortement dans la balance des recettes douanières à tel point que l’Etat a semblé ne pas vouloir alerter les importateurs à l’expiration du délai, le 31 décembre dernier”.
Le retard du renouvellement de la mesure “se justifie par la volonté des autorités ivoiriennes de vouloir bénéficier de l’initiative pour les pays pauvres très endettés, le 31 mars prochain. Il était donc question d’ajuster les finances dans plusieurs secteurs d’activités en s’appuyant d’autres. C’est en cela que le programme d’autosuffisance en riz est salutaire car à l’avenir, il va éviter cette situation”, explique Gadou. La Côte d’Ivoire est divisée en deux par une rébellion armée qui occupe la moitié nord du pays. Depuis plus de six ans, des ex-soldats de l’armée régulière ont pris les armes pour lutter contre l’exclusion présumée des populations de cette partie du pays. En quête d’une paix définitive par la voie des élections, les acteurs de la crise se sont retrouvés en début de semaine chez le médiateur à Ouagadougou, au Burkina Faso. La Commission électorale indépendante, chargée d’organiser les élections en Côte d’Ivoire, y a été invitée à fixer une “période indicative” pour la tenue de la présidentielle prévue cette année.

