CONAKRY, 24 déc (IPS) – Moins de 48 heures après la mort du président guinéen, Lansana Conté, et après une confusion au sommet de l’Etat, le capitaine Moussa Dadis Camara a été nommé nouveau chef de l’Etat en Guinée mercredi après-midi par le “Conseil national pour la démocratie et le développement” (CNDD).
Le CNDD, créé mardi par des militaires putschistes, a promis de mener une transition saine et d’organiser des élections démocratiques en décembre 2010. Il a également décrété un couvre-feu sur l’ensemble du pays de 20 heures locales à 6 heures du matin à partir de vendredi, après les obsèques du président défunt. Le capitaine Camara, 40 ans environ, est le chef de la junte dénommée CNDD.
Plus tôt mardi matin, une déclaration solennelle avait été lue à la radio et télévision nationales par le capitaine Camara, en qualité de porte-parole des putschistes : «Les Forces armées guinéennes ont décidé de mettre fin au désordre, restaurer l’autorité de l’Etat, lutter contre la corruption pour renforcer la démocratie et lutter contre la pauvreté», avait-il déclaré notamment. Le président Conté est mort lundi soir, mais l’annonce de son décès n’a été faite que très tard en pleine nuit par le président de l’Assemblée nationale, Aboubacar Somparé, en présence du chef d’état-major des Forces armées guinéennes, le général Diarra Camara et du Premier ministre Ahmed Tidiane Souaré. Mais dès le lendemain mardi matin, des militaires ont investi de force les locaux de la Radio télévision guinéenne pour annoncer la suspension de la constitution, la dissolution du gouvernement et des institutions républicaines. En dépit des appels au calme du général Camara et de la résistance des barons du régime comme Somparé, dauphin constitutionnel de Conté, ou du Premier ministre Souaré, qui se sont opposés au fait accompli, les putschistes ont déployé leurs hommes pour occuper tous les points stratégiques de Conakry, la capitale guinéenne. Mais le calme règne pour l’instant dans le pays, même si tout le monde ne semble pas soutenir le putsch.
Le capitaine Camara a par ailleurs, tard dans la soirée de mardi, rendu publics les noms de 26 militaires et six civils composant le “Conseil national pour la démocratie et le développement”, organe auto désigné pour mener la transition dans le pays. Le CNDD, qui comprend de jeunes officiers formés dans de grandes écoles militaires à l’étranger, a volontairement écarté la quasi-totalité des généraux de l’armée, à l’exception de Mamadouba Camara dit «Toto», formé à Saint Cyr, en France et à Westpoint aux Etats-Unis. Malgré tout, l’opposition a maintenu une position de principe consistant à condamner la tentative de coup d’Etat. «Je suis contre et je m’oppose à toute tentative de renversement du pouvoir légal par la force, et je combattrai quiconque va tenter de bafouer les acquis démocratiques de la République de Guinée», a déclaré à IPS, Mouctar Diallo, un jeune leader politique, président des Nouvelles forces démocratiques (NFD). Le plus grand leader de l’opposition, président du Rassemblement du peuple de Guinée (RPG), Alpha Condé, revenu au pays à la veille de mort de Conté, ne s’est pas encore prononcé sur le sujet. De même, le Parti de l’unité et du progrès (PUP), qui a présenté le défunt président Conté aux élections présidentielles de 1993, 1998 et 2003, n’est pas trop prodigue en déclarations. «Les gens sont dans l’expectative car la situation est confuse et on ne sait pas exactement où on va depuis que l’armée s’est mêlée à la succession du président», a indiqué à IPS, Cheikh Tidiane Traoré, un député du PUP. Arrivé au pouvoir à la faveur d’un coup d’Etat militaire «sans effusion de sang», après la mort du premier président dictateur Sékou Touré en 1984, le général Conté a régné d’une main de fer dans son pays. Mais on retiendra de lui comme le leader qui y a instauré le multipartisme intégral en 1990 à la faveur d’une nouvelle constitution, la liberté d’expression et l’ouverture avec le monde extérieur. L’homme qui n’était pas du tout préparé à la fonction présidentielle puisqu’il se considérait plutôt comme un “soldat paysan”, est né vers 1934 dans le village de Moussayah, dans le nord-ouest de la Guinée, à environ 100 kilomètres de Conakry. Intégré dans l’armée française en 1955, après une formation à l’école des enfants de troupe de Bingerville en Côte d’Ivoire, et de Saint-Louis au (Sénégal, Conté a gravi la plupart des échelons avant d’être nommé chef d’état-major adjoint de l’armée de terre, poste qui lui servira de tremplin pour accéder au pouvoir par la force, en avril 1984, avec le grade de colonel. Une fois à la tête de l’Etat guinéen, Conté écarte méthodiquement plusieurs de ses proches collaborateurs et roule dans la farine ses opposants politiques les plus farouches qui, pourtant, l’avaient largement sous-estimé au début de son régime. En février 1996, Conté traverse la plus grave crise durant son règne, suite à une violente mutinerie au cours de laquelle le palais dans lequel il se trouvait retranché a été bombardé à l’arme lourde. Une fois sorti de cette épreuve, le vieux général sombre dans un pouvoir autoritaire dans sa manière de gérer le pays, mais paradoxalement, s’est érigé en défenseur de la liberté de la presse, même si son régime menacera plus tard cette liberté. En 2000, il fait modifier la constitution qui lui interdisait de briguer un troisième mandat pour se présenter la présidentielle de 2003, boycotté par l’opposition radicale. Affaibli par l’âge et la maladie (un diabète aigu et une leucémie selon certaines sources), Conté vivait depuis quelques années presque reclus dans son village où il recevait plusieurs de ses hôtes de marque, limitant volontairement ses déplacements dans la capitale. Conté a régné sans partage pendant 24 ans dans ce pays d’Afrique de l’ouest, premier exportateur mondial de bauxite, mais aussi un des plus pauvres du monde. Le général président laisse un pays riche en ressources naturelles (bauxite, or, diamant, fer…), avec un Etat fragile miné par la corruption et la culture de la violence instaurée par certains éléments de l’armée. En janvier et février 2007, ces militaires ont tiré à balles réelles sur une foule de manifestants à Conakry, faisant au moins 186 morts. Plus de 53 pour cent de la population guinéenne vivait en 2007 sous le seuil de pauvreté avec moins d’un dollar par jour, selon des chiffres officiels.

