OUAGADOUGOU, 15 déc (IPS) – Plusieurs milliers de personnes, répondant à l’appel du “Collectif contre l’impunité”, ont marché à Ouagadougou le samedi 13 décembre — jour anniversaire de l’assassinat du journaliste Norbert Zongo — pour réclamer la réouverture du dossier par la justice du Burkina Faso, dix ans après.
“On n’avait pas vu une telle mobilisation il y a quatre ou cinq ans, et ça veut dire qu’il y a une soif de justice dans ce pays, une soif inextinguible et nous allons travailler à faire en sorte que cette soif soit satisfaite”, a déclaré Chrysogone Zougmoré, président du Mouvement Burkinabè des droits de l’Homme et des peuples (MBDHP), une organisation non gouvernementale. Selon Zougmoré, qui est également président du Collectif des organisations de masse et de partis politiques (CODMPP), ce genre de mobilisation empêche qu’on “enterre” ce dossier que le MBDHP déclare avoir emmené à Genève récemment lors de l’examen périodique universel des droits de l’Homme par les Nations Unies.
Pour poursuivre la mobilisation en vue de la réouverture du dossier, des artistes du Sénégal, de Côte d’Ivoire et du Burkina Faso ont réalisé un album intitulé “Dossier classé?” Un non-lieu avait été déclaré par la justice burkinabè en 2006.
Selon le collectif, la pétition, qui circule pour la réouverture du dossier Norbert Zongo, a déjà recueilli plus de 35.000 signatures contre les 25.000 requises. “On est satisfait et même surpris de cette mobilisation 10 ans après. Il y a peu d’endroits dans le monde où la mobilisation est si importante et cela prouve que les Burkinabè n’ont pas oublié Norbert [Zongo] et ça, c’est encourageant”, estime Jean François Julliard, secrétaire général de Reporters sans frontières (RSF), qui a participé à la marche organisée par le CODMPP. Selon le secrétaire général de RSF, cette mobilisation contribue à la manifestation de la vérité en prouvant que le journaliste n’est pas oublié. “S’il y a une chance que le dossier soit rouvert et que les assassins de Norbert Zongo soient jugés et condamnés, ce sera grâce à ce genre d’évènements, grâce à cette mobilisation du Burkina aujourd’hui”, a confié Julliard à IPS.
Appelé “Collectif contre l’impunité”, le Collectif des organisations démocratiques de masse et de partis politiques, est né au lendemain de l’assassinat de Norbert Zongo, pour que la justice retrouve et punisse les assassins du journaliste. Nobert Zongo, directeur de publication de l’hebdomadaire “L’Indépendant”, avait été retrouvé mort et calciné, le 13 décembre 1998, avec trois autres de ses compagnons sur la route de Sapouy, une localité située à une centaine de kilomètres au sud de Ouagadougou, la capitale burkinabè. Il enquêtait alors sur la mort, dans une caserne de la garde présidentielle, du chauffeur du jeune frère du président Blaise Compaoré.
Suite à la mobilisation de la rue, menée par le collectif qui regroupe des organisations des droits de l’Homme, des syndicats et des partis politiques, le gouvernement avait accepté la mise en place d’une Commission d’enquête indépendante, qui avait désigné en 1999 “six sérieux suspects”, tous des militaires de la garde présidentielle, dans l’assassinat du journaliste et de ses compagnons.
En juillet 2006, la justice déclarait un non-lieu en faveur du seul inculpé dans le dossier Norbert Zongo, l’adjudant Marcel Kafando, l’ex-chef de la garde présidentielle du président Compaoré.
Pour le collectif, ce non-lieu traduit le “rejet et le reniement” des résultats de la Commission d’enquête indépendante par le gouvernement.
“Aujourd’hui plus que jamais, la lutte contre l’impunité et pour les libertés est dans sa phase consciente et le dossier Norbert Zongo est devenu une cause nationale”, indique le CODMPP dans un message qui prévoit, pour l’an prochain, de grandes actions pour la réouverture du dossier. Cette revendication est également incluse dans les différentes plates-formes des syndicats burkinabè. Pour Zougmoré du MBDHP, le traitement du dossier Norbert Zongo constitue “un indicateur du degré d’engagement” du Burkina à s’inscrire dans un “Etat de droit réel”. “Nous ne sommes pas là pour déstabiliser un régime, nous sommes là pour faire en sorte que ce pays puisse être effectivement un Etat de droit”, souligne Zoungmoré.
De leur côté, les partis politiques d’opposition, membres du collectif, estiment que cette mobilisation en faveur de la vérité sur le dossier Norbert Zongo permet de renforcer la démocratie au Burkina Faso.
Des réformes politiques pour une meilleure représentation des partis politiques à l’Assemblée nationale et une limitation du mandat présidentiel, ainsi qu’un meilleur fonctionnement de la justice, ont été entreprises suite aux conclusions d’un collège de sages, créé pour examiner les crimes impunis depuis l’indépendance en 1960. Ce collège devrait faire des recommandations pour le retour de la paix sociale, suite aux tensions provoquées par la mort de Zongo dans ce pays d’Afrique de l’ouest. “Beaucoup de choses ont été faites qui ont ancré la démocratie au Burkina Faso et si nous continuons ce combat, à montrer qu’il n’y pas de pardon sans justice et pas de justice sans que la vérité éclate, je pense que nous allons mieux assurer le développement de la démocratie dans notre pays”, affirme Philippe Ouédraogo, leader du Parti africain de l’indépendance, un parti de l’opposition et membre du CODMPP.
“Cela servirait à tout le monde qu’on ne peut pas faire les choses comme on veut sans conséquences”, ajoute Ouédraogo.

