COTONOU, 20 mars (IPS) – Le gouvernement du Bénin vient de décider ce mois de reconduire pour cinq nouvelles années le moratoire sur "l'importation, la commercialisation et l'utilisation des organismes génétiquement modifiés (OGM) ou leurs dérivés". Le premier moratoire était en vigueur de 2002 à 2007.
A la suite de cette décision prise en Conseil des ministres la semaine dernière, Jeanne Zoundjihékpon, une militante anti-OGM affichée, a estimé, dans une interview au correspondant de IPS au Bénin, Michée Boko, que ce moratoire constituait une victoire pour les agriculteurs et les consommateurs béninois. Elle est professeur de génétique à la Faculté des sciences agronomiques de l'Université d'Abomey-Calavi, au Bénin. Le professeur Zoundjihékpon, qui a enseigné la génétique à l'Université nationale de Côte d'Ivoire de 1986 à 1995, a été responsable du projet d'appui à la mise en œuvre de la Convention sur la diversité biologique de 1996 à 2000. Elle a rejoint l'organisation non gouvernementale (ONG) internationale GRAIN (Genetic Resource Action International) en 2001, dont elle est la chargée de programme pour l'Afrique francophone. Elle est également membre du Réseau 'Jinukun' (Semences en langue Fon), une coalition pour la protection du patrimoine génétique africain, basée à Cotonou, au Bénin. IPS: Que représente pour vous la décision de l'Etat béninois de renouveler, pour cinq ans encore, le moratoire sur les OGM?
Jeanne Zoundjihékpon (JZ) : La décision que vient de prendre l'Etat béninois de renouveler, pour une nouvelle période de cinq ans, le moratoire sur les OGM représente une victoire pour toutes les organisations paysannes, les associations de consommateurs, les ONG et les personnes-ressources qui ont lutté et continuent de lutter contre l'introduction des OGM dans l'agriculture et l'alimentation au Bénin et en Afrique. Mais c'est surtout une victoire pour le Réseau Jinukun. Qu'il vous souvienne qu'en novembre 2006, Jinukun a pris la tête d'une coalition nationale pour adresser une pétition au chef de l'Etat béninois, lui demandant la reconduction du moratoire. A mon humble avis, il s'agit d'une décision juste et salutaire pour l'avenir de la biodiversité au Bénin et en Afrique en général, et pour l'agriculture africaine en particulier. IPS: Au fait, pourquoi un moratoire? A quoi sert-il?
JZ : Un moratoire permet de prendre le temps d'informer les populations à propos de ces nouveaux organismes, surtout des inconvénients qu'ils présentent pour l'environnement, l'agriculture et la santé. La vie quotidienne des Béninois et des Africains (alimentation et pharmacopée surtout) dépend des ressources biologiques qui nous entourent et qui sont menacées par les OGM. Le moratoire permet aussi au pays de prendre le temps de réflexion nécessaire à la prise de décision en toute connaissance de cause, dans le respect du "Principe de précaution", base du Protocole de Carthagène que le Bénin a ratifié. IPS: Le Bénin est-il plus menacé par les OGM qu'un autre pays de la sous-région?
JZ : Les autres pays de la sous-région sont tout aussi menacés que le Bénin, et les organisations de la société civile de ces pays sont également en lutte contre l'introduction des OGM dans leur agriculture. La preuve, c'est qu'il y a quelques semaines, la Coalition pour la protection du patrimoine génétique africain (COPAGEN), section du Burkina Faso, a organisé une caravane qui a sillonné plusieurs régions du pays pour informer les populations sur les OGM. Au cours de cette caravane, une marche a été organisée dans les rues de Ouagadougou (la capitale), le 19 février 2008, contre les OGM dans l'agriculture. A l'issue de cette marche, une déclaration demandant un moratoire de cinq ans à l'Etat du Burkina Faso a été remise à une délégation gouvernementale conduite par le directeur de cabinet du Premier ministre burkinabé. Huit autres pays de la sous-région, dont le Bénin, ont pris une part active à toutes les manifestations liées à la caravane, du 15 au 23 février 2008 au Burkina Faso, premier pays à autoriser et commencer la recherche sur le coton génétiquement modifié, et pays abritant le siège de l'UEMOA (Union économique et monétaire ouest-africaine). IPS: La décision de renouveler le moratoire au Bénin est-elle satisfaisante ou suffisante pour vous, ou fallait-il aller au-delà et interdire pour toujours les OGM dans le pays?
JZ : Cette décision est satisfaisante et suffisante pour le moment. L'interdiction pour toujours des OGM au Bénin aurait été l'idéal, mais il faut être réaliste. Avec la forte pression des multinationales productrices d'OGM comme Monsanto (Etats-Unis) et Syngenta (Suisse) sur les autorités politiques de ce pays et du monde, cette position aurait été difficile à tenir de la part de l'Etat. Mais je demeure persuadée que la décision finale se trouve au niveau des agriculteurs et des consommateurs. Il suffit de voir ce qui se passe en Europe. Des enquêtes ont montré que dans tous les pays européens, 60 à 75 pour cent des consommateurs rejettent les OGM de leurs assiettes. Même aux Etats-Unis où les OGM circulent librement, les consommateurs exigent maintenant l'étiquetage pour pouvoir choisir. Je suis persuadée que si les agriculteurs et les consommateurs béninois et africains sont bien informés, ils vont rejeter les OGM de leur agriculture et de leur alimentation. IPS: Pensez-vous que l'Etat béninois a les moyens de mettre efficacement en œuvre cette décision?
JZ : L'Etat béninois a bien les moyens de mettre efficacement en œuvre cette décision. La volonté politique est manifeste. Le chef de l'Etat et les ministres en charge de ce dossier sont conscients de leur responsabilité devant l'histoire, et je leur fais confiance. IPS: Si vous aviez des suggestions à faire au gouvernement par rapport à la question des OGM ou à une bonne gestion du moratoire, quelles seraient-elles?
JZ : Dans un premier temps, je suggérerais, contrairement au premier moratoire, que dès à présent, le gouvernement prenne les dispositions nécessaires pour informer les populations sur les enjeux des OGM. Il en a les moyens puisque le ministère de l'Agriculture d'un côté, et le ministre de l'Environnement de l'autre, ont leurs démembrements dans les différents départements. De plus, avec la décentralisation, la gestion des ressources naturelles est sous la responsabilité des communes. L'information des populations sera donc aisée si on y implique les maires et les chefs de village. Ensuite, je suggérerais qu'au niveau des différentes frontières (terrestres, aériennes, marines…), les dispositions adéquates soient prises pour le contrôle effectif de tout ce qui rentre dans le pays. Le gouvernement devrait également rapidement mettre en place un comité national d'éthique pour encadrer les activités de recherche liées aux OGM sur le territoire national. IPS: Et pour ce qui concerne les communautés à la base?
JZ : Elles doivent être consultées au moment de la prise de décision car ce sont elles qui ont conservé les ressources génétiques jusqu'à ce jour. Dans le même temps, les organisations paysannes, les associations des consommateurs et les ONG compétentes en la matière doivent être associées aux prises de décision. IPS: Et enfin, une suggestion par rapport au projet de loi sur la biosécurité initié par l'Etat béninois?
JZ : L'avant-projet de loi qui circule actuellement a été élaboré de façon bureaucratique. Je suggérerais que la loi sur la biosécurité soit élaborée de façon participative, et qu'elle soit vulgarisée, surtout au niveau local.

