KITALE et ELDORET, ouest du Kenya, 19 mars (IPS) – Avec la nouvelle année académique en cours au Kenya, l'enseignant Moses Simiyu Kalenda est de nouveau en train d'instruire des enfants — non pas à l'endroit où il est supposé le faire.
Précédemment, il enseignait aux enfants d'âge préscolaire à Kalaha Farm, environ 400 kilomètres à l'ouest de la capitale, Nairobi; actuellement, il travaille dans une classe de fortune dans un camp de personnes déplacées, lui et ses écoliers tous victimes des violences qui ont éclaté après l'élection présidentielle du 27 décembre. Au moins un millier de personnes ont été tuées et jusqu'à 600.000 déplacées dans les contestations au sujet de la victoire de Mwai Kibaki aux élections; l'opposition, dirigée par Raila Odinga, soutenait que le scrutin avait été truqué. Le mois dernier, les deux politiciens ont signé un accord de partage du pouvoir dans le but de faire baisser les tensions dans ce pays d'Afrique orientale. Avec son école et sa maison rasées, Kalenda a cherché refuge sur un site dans la ville de Kitale, à l'ouest, en compagnie de nombre de ceux à qui il avait enseigné (environ 1.350 enseignants seraient déplacés à l'échelle nationale). Soulignant que l'enseignement n'était pas dispensé aux enfants au début du nouveau trimestre, il a obtenu de l'aide de la Croix-Rouge du Kenya pour la construction d'une salle de classe dans le camp et pour l'acquisition du matériel pédagogique. "J'ai commencé à enseigner le 22 janvier. Je rassemble des enfants âgés de six à neuf ans; ces enfants sont à des niveaux différents, mais nous devons faire avec ce dont nous disposons. Je les occupe pour m'assurer que quand ils retourneront à l'école, ils rattraperont facilement leurs camarades de classe", a déclaré Kalenda à IPS. Ses 36 écoliers viennent au cours de 08H00 à 13H00; assis par terre, ils étudient une variété de matières. Des enfants plus âgés ont rejoint les écoles dans des zones environnantes, tandis que ceux qui sont plus jeunes sont pris en charge par deux autres enseignants.
Mais même si les cours donnent une note de normalité dans la vie de ces enfants, le passé continue de s'imposer, comme dans le cas de Patrick Wanjala. Il a récemment rejoint 'Giligal Academy', à une petite distance du camp de Kitale où il étudie, avec 14 autres enfants — tous sponsorisés par la Croix-Rouge. "Parce que nous sommes occupés à l'école, j'arrive à repousser les souvenirs de ce qui est arrivé à ma famille… mais pas pour longtemps. J'ai des crises de panique, comme la nuit dernière où j'ai rêvé que nos agresseurs avaient attaqué de nouveau et tué ma famille", a confié Wanjala à IPS.
"Je suis en train de m'accommoder d'une mauvaise situation, mais honnêtement, je ne sais pas pendant combien de temps je tiendrai bon.". Jacob Mwambi est un autre écolier qui essaie de se battre au milieu des difficultés post-électorales. Avant l'éclatement des violences, il était élève à l'Ecole primaire de Huruma dans la ville d'Edoret, à l'ouest. Maintenant, il va également au cours dans un camp de personnes déplacées — portant ses livres sur ses genoux plutôt que sur un bureau, et enseigné par trois éducateurs plutôt que par le nombre plus grand qui lui dispensait les cours auparavant. "Je sais que je suis en train de rater beaucoup de choses en termes d'apprentissage. On ne nous donne aucun exercice de maison, alors que ceci était la norme dans mon ancienne école; mais je suis reconnaissant d'être en vie et d'avoir des enseignants volontaires", a-t-il dit à IPS. Cette école de camp est aussi fréquentée par Esther Wanjiku et Margaret Wambui, qui sont devenues des amies après l'avoir rejointe le 14 janvier, le début de l'année scolaire (le début du premier trimestre a été reporté d'une semaine à cause des violences post-électorales). Antérieurement, elles étaient inscrites dans des écoles différentes.
"Nous avons traversé des moments très durs. Nos maisons ont été brûlées un dimanche (le 30 décembre). Ce soir-là, mes parents et d'autres amis ont célébré l'annonce de la victoire de Kibaki aux élections présidentielles; (ensuite), un silence qui donne la chair de poule a atténué soudain l'ambiance festive avant que notre quartier n'éclate en cris et tout ne commence à consumer", a raconté Wambui à IPS. Les filles et leurs camarades de classe ont des manuels de mathématiques et d'anglais, mais pas pour d'autres matières. Le programme de la classe n'est pas non plus ce qu'il pourrait être ailleurs. "Nous sommes nombreux dans 'l'école'. En raison de cet effectif, certains enseignants travaillent par équipes — faisant cours pour certains écoliers pendant la matinée tandis que le reste étudie dans l’après-midi. Nos enseignants se portent volontaires", a indiqué Wanjiku. Il y a approximativement 5.000 enfants dans le camp où Mwambi, Wambui et Wanjiku se sont réfugiés, la plupart d'entre eux en âge d'aller à l'école; en tout, le camp abriterait actuellement environ 14.000 personnes. De retour au camp de Kitale, Kalenda déclare que l'enseignement l'a aidé à surmonter le traumatisme qui a suivi le scrutin de décembre. "Nous tous ici étions occupés à nos vies. Ensuite, nous nous sommes retrouvés sans rien… Vous savez, vous pouvez devenir suicidant — ou même fou?" D'autres enseignants ressentent une frustration monter : au début de ce mois, des enseignants au camp d'Eldoret sont allés en grève pour exiger un payement pour avoir enseigné depuis janvier.

