DROITS-KENYA: Salaire égal en théorie, pas toujours dans les faits

NAIROBI, 11 mars (IPS) – Il y a un siècle, le 8 mars, des milliers de gens sont descendus dans les rues de New York dans des manifestations visant à améliorer la vie des femmes. Parmi les questions brûlantes de ce jour, il y avait la nécessité d'améliorer les conditions de travail — salaire plus élevé, un jour de travail plus court — et d’acquérir le droit de vote.

Ces protestations, venant des femmes, ont conduit à la proclamation du 8 mars comme Journée internationale de la femme — et, elles ont également inspiré le thème de la commémoration de cette année : 'Donner la forme au progrès'. Après cent ans, comment les revendications des marcheurs de New York s'accordent-elles avec les femmes d'aujourd'hui, spécialement sur la question cruciale du salaire? Au Kenya, le gouvernement et le secteur privé établi approuvent le principe de salaire égal pour travail égal. Des salaires sont déterminés par le niveau d'entrée dans une organisation ou par les années de fonction, déclare Titus Ruhiu, directeur de la Chambre nationale de commerce et d'industrie du Kenya, bien qu'il indique que les choses sont plus problématiques dans certains secteurs — notamment dans l'agriculture. "C'est juste parce qu'ils pensent que les hommes ont plus de rendement que les femmes. Mais les emplois professionnels payent les mêmes salaires pour un travail fait, à la fois aux hommes et aux femmes, conformément à leurs qualifications".

Anna Amadi, directrice exécutive adjointe de la section kenyane de la Fédération des femmes avocates (FIDA Kenya), est moins optimiste.

"Dans des sociétés ou emplois où l'on négocie son salaire, des disparités salariales règnent. Une femme travaillant dans un cabinet d'avocats de bonne réputation s'est rendu compte après des mois qu'elle gagnait la moitié de ce qu'un collègue homme gagnait, bien qu'ils soient embauchés le même jour et détiennent le même intitulé de poste", a-t-elle affirmé à IPS. Quand cette femme a cherché à comprendre, on lui a dit qu'en tant que femme, elle n'a pas autant de pression financière sur elle qu'un homme de sa position : tandis que des hommes payaient généralement le loyer et prenaient en charge les factures de la famille, des femmes mariées avaient leurs maris pour remplir ces obligations. Ecœurée, la femme avocate a laissé son emploi.

"Voilà un cabinet d'avocats où des gens connaissent leurs droits. Je peux imaginer que la situation est pire dans des organisations qui ne sont pas juridiques… Des femmes souffrent en silence", a ajouté Amadi. Les choses paraissent mieux dans le gouvernement, à première vue; mais les rôles de genre traditionnels se font également sentir dans la fonction publique — assurant que des écarts salariaux apparaissent avec le temps, même si les hommes et les femmes perçoivent les mêmes salaires au moment de commencer l’emploi. Isaac Were, coordinateur de genre et de l'emploi au Département des études de genre à l'Université de Nairobi, affirme que les hommes ont tendance à gagner plus d'argent à travers des indemnités du fait de leur capacité à faire des heures supplémentaires.

"Une femme sera réticente à faire des heures supplémentaires. Elle est préoccupée par sa sécurité et par le temps à consacrer à sa famille. Un homme est flexible et il peut travailler tard dans la nuit et même des dimanches. Il est payé pour cela, gagnant ainsi plus qu'une femme du même niveau", a-t-il dit à IPS.

"En raison de cette flexibilité, vous pouvez réellement dépendre d'un homme pour vite faire une petite course, alors que la femme doit planifier. Le travail supplémentaire de l'homme lui permet de gagner un bon indice lors de l'évaluation du rendement et ceci accroît ses chances de promotion". Les fonctionnaires parlent également des opportunités d'études et des voyages à l'étranger (avec de coquettes indemnités) qui sont allouées aux hommes — encore parce que les femmes sont, ou sont considérées comme étant trop liées aux responsabilités familiales pour profiter des missions. Ces plaintes sont reprises par l'avocate des droits de l'Homme, Joséphine Omwenga.

"Dans plusieurs organisations, des femmes sont mises à l'écart — (pour) des raisons telles que des engagements familiaux — lorsque des hommes sont sponsorisés par l’entreprise pour acquérir de nouvelles compétences qui leur donnent l'avantage d'arracher la promotion, tandis que le manque de compétences complémentaires de la femme l'élimine à juste titre". Au pire, la simple perspective d'une femme ayant des liens familiaux peut militer contre elle. "Certaines personnes sont réticentes à employer des femmes en âge de procréer, préférant un homme à une femme, même si la femme a de meilleures qualifications", a déclaré Amadi. Un responsable du ministère du Travail, qui a préféré garder l'anonymat, a indiqué à IPS que les autorités savent que les femmes pourraient gagner moins qu'elles ne méritaient dans certains cas, mais que le gouvernement devait encore mettre ces inégalités en lumière : "Sans des organes de surveillance tels que des syndicats qui font du bruit, alors nous supposons que tout est OK, et nous poursuivons avec d'autres questions liées au travail". Alors, où sont ces organes de surveillance? Lucy Abega de la Fondation pour le genre et l'égalité, une organisation non gouvernementale basée à Nairobi, la capitale, affirme que les syndicats ont tendance à être des "réseaux de vieux garçons" qui ne peuvent pas promouvoir les droits des femmes. "Ainsi, les femmes… profitent de l'accord commun de négociations au même titre que tous les membres, mais il n'y a rien qui aborde leurs besoins spécifiques", a-t-elle confié à IPS.

IPS n'avait pas pu obtenir le commentaire de la Commission nationale sur le genre et le développement à propos de cette question au moment de la publication, et il apparaît que des organisations de diverses professions et la société civile doivent encore entreprendre des initiatives détaillées mettant l'accent sur la manière dont les femmes reculent sur l'échelle salariale à cause des responsabilités domestiques et des perceptions de genre. Toutefois, le FIDA Kenya envisage d'entreprendre une telle recherche dans le futur et de recommander des mesures appropriées.

Matilda Musumba, une activiste de genre des Nations Unies à Nairobi, soutient que les femmes doivent de loin être plus fermes dans la pression pour un salaire égal. "Il est temps que les femmes fassent quelque chose à ce sujet… et même adoptent les stratégies de réseau des hommes pour avoir ce qu'elles veulent", a-t-elle déclaré à IPS. "Des hommes jouent au golfe et c'est pendant ces tournants que des accords clés sont signés. Les femmes ne doivent pas nécessairement jouer au golfe, mais elles doivent apprendre les astuces pour y parvenir et arrêter de fuir les défis et de se complaire dans l'apitoiement sur soi-même".