ABECHE, est du Tchad, 12 mars (IPS) – "Nous sommes dans une phase où les déploiements se font de façon accélérée. Chaque jour, nous recevons à N'Djamena des avions transportant du matériel et du personnel", a déclaré le lieutenant-colonel Patrick Poulain, porte-parole de la force européenne (Eufor) à Abéché, la principale ville de la région orientale du Tchad.
“Nous estimons qu'à partir du 15 mars, nous aurons atteint une capacité opérationnelle, ce qui nous permettra de mener réellement des missions”, a indiqué Poulain à IPS. “Après les retards que nous avons pris au début du mois de février, dus aux événements tragiques qui se sont passés au Tchad (l'attaque des rebelles à N'Djamena), nous avons re-planifié le déploiement”.
Selon Ibrahima Diarra, représentant du Bureau de la coordination des affaires humanitaires des Nations Unies (OCHA) à Abéché, “L'est du Tchad est très militarisé, fragile et volatile; tout peut arriver à tout moment”, dit-il à IPS.
Le commissaire Ousmane Bouba, chargé de la surveillance du territoire à Abéché, la capitale de la région du Ouaddaï, l’a confirmé à IPS : c'est une “zone en crise, une zone rouge”, en proie notamment à une grande insécurité liée à la présence de mouvements rebelles et de bandes armées communément appelées “coupeurs de route”. Cette région, qui accueille les troupes de l'Eufor pour sécuriser les réfugiés, est le principal théâtre de l'offensive que mène l'Armée nationale du Tchad contre l'opposition armée qui cherche à renverser le régime du président Idriss Deby Itno, arrivé au pourvoir par un putsch en décembre 1990. Au même moment, les forces gouvernementales tchadiennes sont également en état de belligérance contre l'armée soudanaise, les deux pays voisins s'accusant mutuellement de vouloir déstabiliser l'autre par rebelles interposés. La région orientale du Tchad est frontalière avec le Darfour (ouest du Soudan).
Dans cette région du Tchad, les Nations Unies, en collaboration avec le gouvernement tchadien, s'emploient à gérer une crise humanitaire touchant près de 240.000 réfugiés soudanais du Darfour, plus de 45.000 réfugiés centrafricains et environ 178.000 déplacés internes tchadiens.
Les réfugiés sont regroupés dans 12 camps et les déplacés vivent sur 29 sites. Outre les agences Nations Unies, une cinquantaine d'organisations non gouvernementales participent aux opérations d'assistance, selon Fatma Samoura Diouf, la coordinatrice humanitaire adjointe de l'ONU au Tchad, chargée de l'est.
Expliquant que sa mission consiste à favoriser le retour des déplacés dans leurs villages d'origine, Diouf révèle à IPS que depuis son arrivée à Abéché, située à plus de 800 kilomètres de N'Djamena, la capitale tchadienne, en octobre 2007, elle n'a pas pu visiter cinq sites sur les 29, en raison de l'insécurité.
“En deux ans, 180 véhicules des humanitaires ont été braqués; et entre… novembre 2007 et… février 2008, nous avons enregistré pas moins de six ou sept attaques, dont certaines ont été assez violentes, contre les humanitaires”, rapporte-t-elle à IPS.
Selon un document intitulé 'Appel global 2008' que les Nations Unies s'apprêtent à lancer pour un montant d'environ 288 millions de dollars, et dont IPS a pu obtenir copie, la détérioration de la sécurité en 2007 a amené l'ONU à réduire son personnel sur le terrain. Diarra explique que les déplacements des personnels des agences onusiennes dans la région se font en convois. Dans certains cas même, l'escorte militaire est mise à contribution.
Par ailleurs, Diouf a fait état des cas de viol des femmes dans des camps de réfugiés, par des hommes armés. En outre, l'Appel global 2008 constate une augmentation de la vulnérabilité, face au VIH/SIDA, de “toutes les personnes affectées par l'insécurité, qu'elles soient déplacées, réfugiées ou hôtes”.
Selon le document, un test fait sur un échantillon de 110 donneurs de sang vivant dans des camps de réfugiés au sud, a montré que 28 pour cent des donneurs étaient contaminés par le VIH/SIDA, puis entre 8 pour cent et 15 pour cent dans les camps de l'est. “La présence de groupes armés dans cette zone est un facteur de risque non négligeable pour les femmes et les jeunes filles”, indique-t-il.
Parmi ces groupes armés, figurent les miliciens arabes soudanais janjawids, selon les agences onusiennes. Le représentant du bureau OCHA à Abéché explique que la dernière action des janjawids au Darfour, en février, a provoqué un nouvel afflux de 8.000 à 10.000 réfugiés, qui attendent à la frontière pour bénéficier d'un refuge sur le territoire tchadien. Kemoral Dadjombaye, chef de liaison OCHA, souligne que la présence des réfugiés et des déplacés accroît les tensions intercommunautaires dans l'est du Tchad, où l'accès aux ressources naturelles — l'eau et la terre — est source de heurts violents. Le gouverneur du Ouaddaï, le général Bichara Issa Djadallah, ancien ministre tchadien de la Défense et ancien conseiller du président Deby pour la sécurité, soutient que “c'est le Soudan qui crée des problèmes au Tchad pour le déstabiliser. Le conflit du Darfour se transpose ici”.
Une affirmation que partage le maire d'Abéché, Mahamat Seïd Haggar : “Si le fait d'héberger de pauvres réfugiés chez nous, nous cause des problèmes, ils (les Soudanais) n'ont qu'à reprendre leurs gens”.
Mais, les autorités soudanaises rejettent, pour leur part, ces allégations accusant également le voisin tchadien de chercher à déstabiliser leur pays. En outre, les autorités tchadiennes affirment la présence des rebelles dans des camps de réfugiés. Et comme preuve, Djadallah invoque des saisies d'armes dans des camps. De son côté, l'influent sultan de Ouaddaï, Mahamat Ourada II Ibrahim, qui affirme avoir des sujets jusqu'au Darfour, confirme à IPS une grande circulation d'armes. “Par exemple, dix armes ont été saisies par la gendarmerie (tchadienne) dans le camp de Koukou”.
Des représentants de l'ONU à Abéché confirment également cette circulation d'armes dans les camps de réfugiés. Les espoirs sont donc placés dans l'Eufor, chargée de sécuriser les réfugiés dans l'est du Tchad et le nord-est de la République centrafricaine. Placée sous mandat de l'ONU, cette mission de paix est destinée également à préparer la mise en place de la force hybride ONU-Union africaine pour le Darfour (UNAMID).
Les 27 et 28 février, les ministres belge et français des Affaires étrangères, respectivement Karel de Gucht et Bernard Kouchner, se sont succédé à Abéché et Goz Beida (est du Tchad), pour évaluer la mise en œuvre du déploiement des troupes de l'Eufor. Kouchner a estimé que le succès de l'Eufor dépendait de la stabilisation du climat politique au Tchad. Les premiers éléments de la Mission des Nations Unies de maintien de la paix au Tchad et en République centrafricaine (MINURCAT) ont également commencé à être déployés entre ces deux pays d'Afrique centrale.

