POLITIQUE-KENYA: De la suspension des pourparlers à un succès fragile

NAIROBI, 29 fév (IPS) – La signature d'un accord de partage du pouvoir en vue de mettre fin à la crise politique au Kenya, "est un moment historique pour les Kenyans et nous devons le célébrer", a déclaré à IPS l'analyste politique Grace Mbugua. Mais l’accord a suscité des réactions variées.

"Il y a eu des obstacles et les deux leaders constituaient en réalité l'obstacle aux discussions", a-t-elle ajouté, en référence au chef de l'Etat Mwai Kibaki et au leader de l'opposition Raila Odinga, qui ont été enfermés dans une dispute au sujet des élections présidentielles du 27 décembre. Odinga soutient que Kibaki a truqué le vote pour gagner un second mandat, tandis que des observateurs internationaux ont exprimé leur inquiétude à propos de la conduite des deux parties au cours du scrutin. "Mais, puisqu'ils se sont entendus, je suis optimiste que le chaos prendra fin et qu'il ne reviendra plus", a indiqué Mbugua.

Des automobilistes dans la capitale, Nairobi, ont klaxonné pour exprimer leur joie par rapport à l'accord, qui est intervenu après plus d'un mois de négociations et a été diffusé en direct. Un certain nombre de personnes à l’avenue Harambee, opposées au mandat du président, ont chanté, devenant la cible des gaz lacrymogènes lancés par la police. Au même moment, dans le bastion de Odinga à Kisumu, dans l'ouest, des gens sont immédiatement descendus dans les rues pour célébrer l'accord entre le Mouvement démocratique orange (ODM) de l'opposition et le Parti de l'unité nationale (PNU) de Kibaki. D'autres observateurs étaient plus circonspects, soulignant que la mise en œuvre de cet accord risquait d'être une question délicate, et que plusieurs obstacles devaient encore être levés dans la résolution de la crise. Cet accord, parafé jeudi à Nairobi, prévoit la création d'un poste de Premier ministre avec "le pouvoir de coordonner et de superviser l'exécution des tâches et des affaires" du gouvernement. Le poste doit être occupé par un député élu qui est chef du parti majoritaire à l'Assemblée nationale — ou d'une coalition, au cas où le parti majoritaire ne constituait pas une majorité. Conformément à ces conditions, Odinga deviendra le nouveau Premier ministre du Kenya.

Des postes de deux vice-Premiers ministres ont également été créés. L'ODM et le PNU seront chacun autorisés à nommer chacun un député de l'Assemblée nationale à l'un de ces postes.

Le Premier ministre et ses adjoints ne peuvent être destitués qu'à travers une motion de défiance votée à la majorité des députés du parlement.

D'autres aspects de l'accord concernent une disposition selon laquelle le gouvernement de coalition "prendra à tout moment en compte le principe de l'équilibre du portefeuille" et reflétera la "force parlementaire relative" des partenaires de la coalition. L'accord doit être intégré dans la constitution, qui actuellement ne prévoit pas un Premier ministre. Le nouveau gouvernement de partage du Kenya ne sera congédié que si la présente législature est dissoute, si les parties conviennent de la dissolution par écrit, ou suite au retrait de l'un des partenaires de la coalition. L'ancien secrétaire général des Nations Unies Kofi Annan, qui assure la médiation dans les négociations, a déclaré que le PNU et l'ODM avaient accepté de soumettre l'accord au parlement aussitôt que possible. Il doit être mis en vigueur à travers la 'Loi sur l'accord national et la réconciliation de 2008'.

Des discussions suspendues Cet accord est intervenu après que Annan, exaspéré, a suspendu les pourparlers mardi, déclarant qu'il n'y avait pas d'avancées. Des négociateurs des deux camps seraient dans l'impasse sur un certain nombre de questions, notamment l'étendue du pouvoir que le nouveau Premier ministre devrait exercer. Le PNU aurait voulu d’un Premier ministre avec des pouvoirs limités — et l'ODM, un chef de gouvernement avec un pouvoir considérable. A ce jour, la présidence est investie du pouvoir exécutif. L'ancien chef de l'ONU a alors contourné les négociateurs pour entamer des discussions directes avec Kibaki et Odinga, en vue de donner une nouvelle impulsion aux pourparlers.

"Dans toute négociation, il y a le donner et le recevoir. A ceux qui pensent que leurs leaders ont trop donné, je dois dire que le compromis était nécessaire pour la guérison de cette nation", a souligné Annan jeudi. Pour leur part, Kibaki et Odinga ont sonné l'alarme de la conciliation.

"Mon gouvernement soutiendra totalement les accords acquis jusqu'à ce que nous réalisions ce que nous avons prévu de faire", a déclaré le président.

Odinga a indiqué qu'il s'est engagé à respecter l'accord, estimant que le Kenya a maintenant une opportunité de trouver "une fondation ferme pour un pays unifié". Au nombre des dignitaires présents à la signature, il y avait le président tanzanien et président de l'Union africaine Jakaya Kikwete, qui a rejoint les négociateurs mardi afin d'aider à trouver une solution à l'impasse. "Enfin vous avez un accord… pour traiter l'accident historique qui s'est produit en décembre. Il peut maintenant devenir une chose du passé", a-t-il dit, exhortant les dirigeants à assurer la mise en œuvre de cet accord.

L'ancien président tanzanien Benjamin Mkapa et l'activiste principale des droits des enfants Graca Machel ont également participé à l'effort de médiation.

Des causes lointaines Annan a affirmé que son équipe reprendrait les négociations vendredi sur les manières de régler le problème de la pauvreté, de la modification de la constitution et de la réforme agraire : "Ces questions sous-tendent les événements tragiques qui ont suivi les élections du 27 décembre et doivent être réglées une fois pour toute".

Ces difficultés sont aussi reconnues dans le préambule de l'accord du partage du pouvoir, qui indique que "la crise déclenchée par l'élection présidentielle contestée de 2007, a ramené à la surface de profondes divisions et de longue date au sein de la société kenyane. Si elles sont laissées sans solutions, ces divisions menacent l'existence même du Kenya en tant que pays unifié", a-t-il souligné.

Plus de 1.000 personnes ont été tuées et jusqu'à 600.000 ont été déplacées dans les affrontements déclenchés par les élections controversés, lesquels ont provoqué des tensions ethniques dans cette nation d'Afrique de l'est.

Kibaki est membre des Kikuyu, la tribu majoritaire du Kenya, tandis que Odinga est un Luo. Les Kikuyu ont une influence politique et économique considérable dans ce pays multiethnique, ce qui fait d'eux la cible du ressentiment de la part des autres groupes ethniques. Les violences post-électorales ont porté également un coup à l'économie, qui était en expansion à une vitesse rapide au cours du mandat 2002-2007 de Kibaki, même si la corruption continuait de se développer au Kenya.

Le spectre d'un accord antérieur sans succès entre Kibaki et Odinga planait sur les événements du jeudi. Cet accord, convenu par les leaders avant les élections de 2002, devrait avoir nommé Odinga Premier ministre en échange de son soutien à la Coalition nationale arc-en-ciel, qui a conduit Kibaki à la victoire. Toutefois, l'accord est tombé à l'eau à cause de l'acrimonie croissante entre les deux hommes. "Ayant été témoin d'un autre accord juste avant les élections de 2002 entre les mêmes leaders, lequel a été mis aux oubliettes aussitôt après la victoire, je pense que maintenant, ils doivent tenir le public au courant des progrès", a déclaré Mbugua. "En vérité, ceci réduira la tension qui monte dans le pays".