ATHENES, 28 sep (IPS) – Chaque nuit, à côté de la mairie d’Athènes, près de la place d’Omonia, où commencent les rues étroites du centre de divertissement populaire de Psirris, des filles noires en provenance du Nigeria se rassemblent pour travailler.
Habillées de manière provocante, elles s’approchent des passants et offrent leurs services. ‘’Viens mon gars! Je sais que tu me veux’’, entendrez-vous l’une d’elles dire, en plaisantant, avec un large sourire sur son visage. Ou, s’agit-il d’un masque? Les jeunes belles nigérianes, âgées de 20 à 25 ans, sont victimes du trafic, contraintes de se prostituer pour peu de sous. ‘’Tout le monde le sait : les jeunes Athéniens qui se rassemblent à Psirris pour s’amuser, les policiers qui, par hasard, passent dans la zone pour avoir un œil sur tout ce qui se passe, le maire d’Athènes, la plupart des ‘clients’ ’’, déclare Miltiadis Papathomopoulos, un habitant de la zone, qui avait le regard braqué sur les filles et les passants. Les filles nigérianes sont venues à Athènes lors des Jeux olympiques. Elles ne sont plus jamais reparties. Personne ne savait d’où elles venaient, et personne en particulier ne voulait le savoir, jusqu’à ce que Dina Daskalopoulou, une journaliste travaillant sur les questions de société, a pensé que cela ne pouvait pas continuer ainsi. ‘’Je l’ai fait pour deux raisons’’, a-t-elle déclaré à IPS, parlant de sa décision de commencer à faire des enquêtes sur le sujet. ‘’D’abord, parce que tout le monde, les citoyens et les dirigeants, avaient une attitude qui signifiait, ‘ces choses arrivent, personne ne peut arrêter cela’. Ensuite, parce que toutes les personnes avec qui j’ai parlé ont insisté sur le fait que personne ne peut réellement aller là et raconter cette histoire’’. Son article, rédigé après six mois de travail, est paru le 24 mars dans l’Eleftherotipia, un grand quotidien national. Elle a découvert que les filles viennent de la région d’Edo au Nigeria, une localité qui fournit régulièrement des personnes aux réseaux mondiaux de trafic d’esclaves. Les filles sont vendues pour deux mille euros environ par leurs familles, ou elles sont trompées par les trafiquants avec la promesse d’une vie meilleure. Il y a environ 50.000 filles de cette région qui sont sexuellement exploitées à travers l’Europe. La plupart des filles transitent par l’Italie. On leur demande jusqu’à 40.000 euros pour le voyage et elles sont ainsi obligées de s’adonner à la prostitution pour payer leurs dettes. Plusieurs de ces femmes racontent que les trafiquants, le plus souvent des Nigérians, utilisent la superstition tribale du vaudou pour les convaincre que si elles s’enfuient ou parlent, elles et leurs familles souffriront. Le rapport de Daskalopoulou comporte le récit d’une fille nigériane arrêtée pour prostitution illégale le 18 novembre. La jeune nigériane, désignée sous le pseudonyme ‘K.L’, s’était vue refuser de l’aide en tant que victime par le juge de répression du trafic, qui lui a ordonné de quitter le pays, malgré la plainte détaillée qu’elle a déposée contre ses trafiquants. ‘K.L’ était allée se cachée. Retourner au Nigeria serait synonyme de risquer sa vie parce que dans la région d’où elle vient, les gens obéissent à la Sharia, la loi islamique, selon laquelle les relations hors mariage peuvent être punies par la torture et la mort. Après intervention de l’Organisation mondiale contre la torture (OMCT), et avec le soutien de la branche grecque de ‘Helsinki Watch’ (GHW), un second tribunal l’a reconnue comme victime le 1er juin, et a ordonné des poursuites judiciaires contre ses trafiquants. ‘’Cette situation soulève la question de comment le juge de répression du trafic et la police accomplissent leurs devoirs. Ils devraient être contrôlés, et s’ils sont incompétents, ils devraient être remplacés’’, a déclaré à IPS Panagiotis Dimitras de GHW. Le GHW a condamné le manque de volonté politique pour lutter contre le trafic. Plusieurs irrégularités ont été notées dans la conduite des enquêtes. Des policiers sont souvent ‘absents’ des tribunaux quand ils sont convoqués pour témoigner. Le manque d’interprètes rend les actions plus difficiles. ‘’Des victimes rencontrent la police pour la première fois dans des opérations où elles sont arrêtées pour prostitution illégale ou pour immigration irrégulière’’, a confié à IPS Dafni Tsixli de Amnesty International. La plupart des policiers ne sont pas en mesure de distinguer les victimes du trafic des trafiquants, et souvent, les victimes elles-mêmes sont incapables d’expliquer leur situation. ‘’Après avoir été reconnues comme victimes, il leur est donné un mois pour décider si elles veulent coopérer avec les autorités, ou être automatiquement rapatriées. Ceci n’est qu’un bref aperçu de ce qu’elles endurent. D’une manière ou d’une autre, plusieurs d’entre elles sont expulsées, et leurs affaires ne vont pas au tribunal. Plus de la moitié d’entre elles redeviennent des victimes des trafiquants’’, a–t-elle ajouté. Marianna Theodora, médecin et membre de l’ONG Praxis, déclare que les femmes nigérianes n’ont pas la protection à la quelle d’autres travailleuses du sexe ont droit. ‘’Les femmes qui se déclarent prostituées en Grèce peuvent bénéficier d’un examen médical gratuit toutes les deux semaines. Mais les filles nigérianes sont illégalement dans le pays, et par conséquent ne jouissent pas de cette protection. En outre, elles ne sont pas instruites, ni informées sur le risque des maladies sexuellement transmissibles comme le VIH/SIDA ou l’hépatite. Suivant nos recherches, nous avons appris qu’elles ont même des rapports sexuels non protégés’’. En Grèce, les services de soutien et de protection sont organisés de manière à atteindre les victimes seulement après qu’elles aient été détenues pour violation de la loi. L’aide vient ainsi souvent trop tard. Les victimes ont déjà énormément souffert. Plusieurs d'entre elles sont victimes du trafic pendant des années et sont piégées dans des complications d’un système judiciaire qui leur est, en grande partie, hostile. ‘’J’ai publié mon article dans un grand journal. J’ai essayé de susciter des réactions du ministère des Affaires sociales avec un second article. J’ai laissé des indices selon lesquels j’ai des informations en ma possession. Aucun juge, aucun policier, ni politicien n’a jamais demandé à les avoir’’, a déclaré Dina Daskalopoupou. ‘’J’ai essayé de comprendre pourquoi très peu de gens réagissent face à un crime qui se commet sous nos yeux. Et je pense que je connais la raison. Les filles nigérianes ne constituent pas une ‘’grosse affaire’. Elles satisfont la demande des ‘ petits clients’ –- de jeunes garçons grecs et des immigrés. Peut-être qu’elles deviennent également la proie des autorités corrompues. Beaucoup semblent impatients de voir également de ce côté-là’’.

