DEVELOPPEMENT: Biocarburants contre cultures vivrières?

JOHANNESBURG, 26 avr (IPS) – Alors que l'Afrique du Sud envisage d'accroître sa production de biocarburants, certains experts préviennent que l'initiative pourrait nuire aux petits exploitants agricoles et occasionner plus de faim dans des régions pauvres du pays.

Les partisans aux Etats-Unis et au Brésil estiment que les biocarburants comme l'éthanol basé sur le maïs sont une alternative d'énergie propre qui provient de ressources qui sont renouvelables. Toutefois, la production de l'éthanol lui-même requiert beaucoup d'énergie et nécessite un combustible fossile pour son traitement et son transport.

Ces dernières années, l'appétit croissant pour les biocarburants, couplé avec la hausse des prix du pétrole, a augmenté la demande de maïs et a fait monter les prix des denrées. Espérant en tirer profit, l'Afrique du Sud devrait bientôt rendre publique une politique sur les biocarburants qui, selon les autorités, va réorganiser le secteur agricole et ouvrir la voie à une industrie locale de biocarburants. Les autorités affirment que les biocarburants aideront le pays à atteindre son objectif de réduction des émissions de gaz conformément au Protocole de Kyoto, créeront quelque 55.000 emplois et contribueront à la croissance économique. Certains agriculteurs se disent également confiants que les cultures produisant du carburant pourraient devenir de grands pourvoyeurs de revenus.

La première usine de traitement d'éthanol d'Afrique du Sud date d'au moins trois ans. Le projet est de mélanger seulement une petite quantité d'éthanol à l'essence — environ cinq pour cent comparé aux 85 pour cent aux Etats-Unis et au Brésil.

"Les biocarburants seront une grosse affaire dans quelques années. C'est là que se trouve l'avenir si nous espérons survivre et être compétitifs", a déclaré Theunis Pretorius qui possède une grande exploitation de 1.800 hectares dans la province centrale de l'Etat libre.

Mais certains craignent qu'une telle mesure n'éloigne la culture des denrées de la production alimentaire tout en augmentant les pressions des prix sur les produits agricoles, en particulier pour les populations les plus pauvres. La bouillie riche en calories, la farine de maïs préparée sous forme de bouillie dure servie avec de la viande cuite ou grillée, reste un aliment populaire et relativement bon marché en Afrique du Sud.

Michelle Pressend, chercheuse principale à l'Institut pour le dialogue mondial basé à Johannesburg, a indiqué à IPS qu'elle mettait en cause les effets des biocarburants sur l'environnement durable. L'agriculture intensive requiert normalement d'énormes quantités d'énergies fossiles pour alimenter les machines, utilise des intrants dangereux et provoque la dégradation du sol.

Elle craint également que l'Afrique du Sud ne perde la capacité de se nourrir ou d'exporter le surplus de maïs vers des pays voisins puisque davantage de terres arables de première qualité sont consacrées à la culture du carburant vert plutôt qu'aux cultures vivrières.

"Nous ne devrions pas penser seulement à l'argument écologique. Nous devons également considérer la sécurité alimentaire. Si les sources d'alimentation deviennent des biocarburants, cela peut conduire à des pénuries et faire monter les prix", a soutenu Pressend.

Remplacer les denrées alimentaires par des cultures commerciales pourrait saper les efforts pour combattre la faim en Afrique subsaharienne, une région sujette à des pénuries alimentaires et à la famine avec quelque 200 millions d'habitants malnutris, selon des estimations des Nations Unies.

Cette année, de grandes étendues de terre dans des parties d'Afrique australe ont été touchées par des inondations ou la sécheresse. En conséquence, des milliers de tonnes de maïs devront être importées pour compenser le déficit, selon le Programme alimentaire mondial.

Aggravant la situation, l'Afrique du Sud, généralement un exportateur net de maïs blanc, devra importer le produit en raison d’une production plus faible que prévue. En Afrique du Sud cette année, les prix du maïs ont atteint leur plus haut niveau depuis des décennies. Certains experts s’attendent à ce que la tendance à la hausse continue en raison de la ruée mondiale vers l'éthanol.

Une préoccupation afférente est que de grandes exploitations agricoles pourraient reprendre les terres les plus productives pour cultiver des produits biocarburants, excluant les cultures de subsistance qui utilisent des techniques agricoles plus anciennes et n'ont pas la capacité de rivaliser sur le marché mondial, a indiqué Pressend. "La grande question maintenant est de savoir comment les biocarburants vont soutenir les grandes entreprises agro-industrielles et les fermiers commerciaux avec de vastes superficies de terres au détriment des petits fermiers qui ne pourront pas continuer", a souligné Pressend.

Douze ans après la fin de l'apartheid, les fermiers commerciaux blancs possèdent toujours la plupart des terres arables malgré une politique gouvernementale de restitution d'un tiers de ces terres aux Noirs d'ici à 2014.

"La voie qu'emprunte le gouvernement est en conflit direct avec l'impératif de sécurité alimentaire. Les pauvres et les personnes vulnérables en ressentent déjà les conséquences. Les prix en général bas vont augmenter dorénavant. Le gouvernement devra choisir entre promouvoir les vivres ou le carburant", a déclaré Jeremy Wakeford, professeur principal d'économie à l'Université du Cap, en Afrique du Sud.

Wakeford croit que les fermiers qui font de l'agriculture de subsistance en Afrique du Sud devraient avoir la première opportunité de prendre part à l'industrie locale d'éthanol. "Nous avons besoin d'un programme accéléré pour former les petits exploitants agricoles à produire assez de vivres pour leurs propres besoins et à se faire un peu d'argent supplémentaire à partir des biocarburants.

"Ceci doit être géré avec prudence ou la faim pourrait devenir un problème. Nous pourrions également assister à plus de décès de personnes ayant des carences nutritionnelles liées au SIDA. Ces problèmes pourraient conduire à l'agitation sociale. L'Afrique du Sud a une société civile très dynamique et elle n'hésitera pas à demander que le gouvernement intervienne si les prix deviennent inabordables", a-t-il indiqué.

Certaines de ces craintes ont été justifiées dans d'autres parties du monde en développement, la demande mondiale d'éthanol était en partie responsable de l'augmentation des prix du maïs au Mexique où la modeste tortilla, un aliment de base dans la région, ne coûtait auparavant presque rien.

Les consommateurs ont réagi avec colère quand les prix de son principal ingrédient, le maïs, ont augmenté. Le gouvernement mexicain est intervenu et a institué un contrôle des prix.

Craig Steward, responsable de l'Institut de recherche internationale à Johannesburg, minimise l'impact potentiel – positif ou négatif – sur la recherche d'énergies renouvelables en Afrique du Sud, affirmant que le pays est limité par sa petite industrie agricole. Il a soutenu que l'avantage d'une industrie d'éthanol en Afrique du Sud était de réduire la dépendance à l’égard des importations de pétrole.

"Vivres contre carburant, c'est l'un des plus grands débats. Mais j'hésiterais à dire que ceci pourrait affecter négativement la production alimentaire parce que nous avons affaire à de si petites quantités de produits combustibles, comparées aux cultures vivrières", a souligné Steward.