COMMERCE-KENYA: Des agriculteurs demandent à l'Allemagne d'intervenir dans les APE

NAIROBI, 25 avr (IPS) – Les agriculteurs kényans craignent de plus en plus qu'un nouveau régime commercial suivant un prochain accord entre des pays en développement et l'Union européenne (UE) ne les enfonce davantage dans la pauvreté.

L'accord, qui devrait entrer en vigueur au début de l'année prochaine, est l'un des six Accords de partenariat économique (APE) entre l'UE et les pays d’Afrique, des Caraïbes et du Pacifique (ACP).

Des représentants de plusieurs organisations d'agriculteurs venant des quatre coins du pays ont marché sur l'ambassade d'Allemagne à Nairobi, la capitale du Kenya, le 19 avril en demandant au gouvernement allemand d'intervenir pour mettre fin à l'insistance de l'UE au sujet des accords commerciaux inéquitables avec des pays en développement. L'Allemagne assure actuellement la présidence de l'UE.

Des agriculteurs et activistes ont également débattu des pressions à exercer sur le gouvernement pour dissuader les politiciens de signer les APE. Ils ont qualifié les APE d'inéquitables et d'insensibles aux besoins des nations pauvres.

Des négociations sur l'accord sont actuellement en cours entre les gouvernements des pays ACP et l'UE. Les APE remplaceront l'accord de Cotonou qui prend fin le 31 décembre 2007.

Signé à Cotonou, au Bénin, en 2000, l'accord a remplacé de précédents traités datant des années 1970 qui accordaient aux produits des pays ACP un accès préférentiel au marché de l'UE.

Par exemple, environ 97 pour cent des exportations du Kenya vers l'UE ont droit à un traitement hors taxes, y compris les exportations horticoles qui se sont développées pour devenir le premier pourvoyeur de devises étrangères, selon le ministère du Commerce et de l'Industrie.

Mais conformément aux APE, ces préférences seront supprimées, et les produits des pays ACP devront rivaliser avec ceux des nations qui ont un meilleur avantage compétitif et comparatif dans la production des biens et services.

Les agriculteurs kényans se disent également préoccupés par le soutien continu que l'UE accorde à ses propres fermiers. "Nous craignons qu'en cas de signature de l'APE par notre pays, nos produits ne soient confrontés à une compétition accrue de la part de denrées fortement subventionnées de l'UE", selon l'organisation 'Kenya Small-Scale Producers and Allies' (Petits exploitants agricoles et alliés du Kenya – KSSPA). Les fermiers ont ajouté : "Nous craignons que le concept de libre-échange des nouvelles lois ne conduise à l'inondation de nos marchés par des produits bon marché de l'UE, et que le Kenya ne soit en position d'appliquer des tarifs pour protéger ses initiatives agricoles puisqu'il aurait perdu la flexibilité pour le faire (à cause des conditions des APE)".

Dans l'UE et aux Etats-Unis, les agriculteurs reçoivent le soutien du gouvernement pour la production, ce qui réduit les coûts. Les fermiers bénéficient également d'une technologie avancée. A l’inverse, les fermiers des pays ACP ne reçoivent aucune subvention, le coût de production est élevé et ils luttent contre une infrastructure inadéquate. La technologie archaïque rend la production beaucoup plus coûteuse.

L'agriculteur Michael Ruchu est un exemple typique. Il décrit l'état de ses opérations agricoles qui se sont détériorées au cours des années, suite à la chute des prix et aux règles sur le commerce mondial demandant aux pays de libéraliser leurs marchés.

"Ce que je dépensais pour m’assurer que mes poulets pondent des oeufs de qualité est beaucoup plus que ce que je retire de la vente des œufs. La raison est que je suis obligé de vendre mes œufs à un prix dérisoire puisque je ne peux pas rivaliser avec des œufs beaucoup moins chers en provenance d'autres pays, qui ont inondé le marché", a-t-il dit à IPS.

Ruchu dépense à peu près 2.200 dollars US sur ses 500 poulets chaque mois, ce qui est largement supérieur aux 992 dollars US qu'il retire de la vente mensuelle des œufs.

La KSSPA veut maintenant que le gouvernement refuse de signer les APE tant qu'on ne garantira pas aux Kényans que leur marché ne sera pas inondé, et que les contraintes de l'offre (un coût élevé de production) seront réglées pour améliorer la compétitivité des agriculteurs, entre autres.

Les organisations de la société civile ont apporté tout leur soutien aux agriculteurs et ont conseillé aux autorités d'être prudentes au sujet du nouvel accord commercial attendu. "Nous devons avoir la garantie que les APE ne nous anéantirons pas. Les sources de revenus des agriculteurs et producteurs doivent être protégées", a souligné Peter Aoga d'Econews, une organisation basée à Nairobi traitant des questions commerciales. Malgré ces craintes, le gouvernement dit que la signature de l'APE est inévitable.

"Pour le Kenya, il est absolument important que tous les efforts soient faits pour signer l'accord d'ici à la fin de 2007. Parmi les raisons indiscutables, figure le fait que l'UE demeure un important partenaire commercial pour le Kenya — aussi bien en tant que marché que source de matières premières et de produits intermédiaires", selon David Nalo, secrétaire permanent au ministère du Commerce et de l'Industrie.

Les exportations kényanes vers le marché européen représentent 26 pour cent des exportations totales du pays, selon des statistiques gouvernementales. Par ailleurs, plus de 35 pour cent des importations du Kenya en provenance de l'UE entrent sur le marché kényan hors taxe comme des matières premières, des produits intermédiaires ou produits finis essentiels, tels que les médicaments.

Par ailleurs, le gouvernement affirme que la signature des APE est cruciale pour protéger les investissements énormes dans des industries produisant des articles pour le marché européen. Au nombre de ceux-ci, figurent des fleurs coupées, des jus d'ananas et des haricots verts.

Nalo a souligné que la non-acceptation de l'APE menacerait directement ou indirectement ces investissements, estimés actuellement à plus de 700 millions de dollars US et employant plus d'un million de personnes. Les recettes gouvernementales seront également compromises si le gouvernement ne signe pas l'APE. "Ceci aura une grave implication négative et immédiate pour les recettes gouvernementales provenant des taxes locales générées de ces secteurs", a déclaré Nalo.

Mais les agriculteurs et les activistes du commerce équitable dans ce pays d'Afrique de l'est ne sont pas satisfaits de la position du gouvernement. Ils l'ont exprimé clairement à la marche, qui faisait partie des quelques-unes qui se sont déroulées dans le monde entier.

Des activistes du commerce équitable et des agriculteurs de nations européennes et des ACP ont marché sur des ambassades allemandes dans leurs pays respectifs, demandant expressément à l'Allemagne d'empêcher l'adoption des APE étant donné qu'ils ne sont pas favorables aux pays en développement.