GENEVE, 17 mars (IPS) – Suite à la présentation, vendredi, du rapport de Jody Williams sur le drame du Darfour, les alliances traditionnelles au sein du Conseil des droits de l'Homme de l'ONU s'effritent à Genève. Huit pays africains sortent des rangs pour se désolidariser du Soudan.
Le vent serait-il en train de tourner au Conseil des droits de l'Homme? Devant l'ampleur du drame du Darfour, certains diplomates ne veulent plus jouer la carte géopolitique. Et les complicités traditionnelles se lézardent.
Vendredi, suite à la présentation du rapport de Jody Williams qui accuse Khartoum et les milices "Janjaweed" d'être responsables de crimes de guerre et de crimes contre l'humanité, huit pays africains sont sortis des rangs pour clamer leur révolte. Ils ne veulent plus cautionner les exactions commises par le Soudan et ils exigent que des mesures soient prises. Ce faisant, ils rompent leur allégeance politique envers leur continent et, plus largement, envers leurs habituels alliés au sein du conseil, les pays arabes, islamiques et asiatiques.
Alors que ces groupes alliés appuient clairement le Soudan pour déclarer le rapport de la Prix Nobel américaine non valable, le Cameroun, le Sénégal, le Nigeria, le Ghana, le Gabon, la Zambie, le Tchad et l'Ile Maurice refusent de jouer le jeu. Pour eux, la situation est trop grave pour “se réfugier derrière des arguments de procédures”.
L'histoire de ce rapport s'apparente à une véritable Odyssée : en décembre dernier, lors d'une session extraordinaire sur le Darfour, le Conseil des droits de l'Homme avait décidé par consensus d'envoyer sur le terrain une équipe de cinq experts menés par Williams. Le Soudan, contrarié par la composition de la délégation, avait refusé d'accorder les visas. Williams a décidé de faire du forcing en essayant de passer par Adis Abeba. Sans succès. Les experts vont alors au Tchad où ils visitent deux camps accueillant 40.000 réfugiés soudanais. Sur la base des témoignages recueillis sur place et auprès de différents responsables basés au Soudan, ainsi que des multiples rapports établis par des missions précédentes, ils rédigent le rapport qui a été présenté vendredi devant le conseil.
Dès le début, le Soudan et son cortège de pays alliés ont contesté la validité de la mission. Raisons invoquées : les informations recueillies sont de “seconde main” et deux des membres de la délégation ne sont pas allés au Tchad, ce qui entacherait encore plus la crédibilité des informations rapportées. S'est alors engagé un véritable bras de fer entre ces groupes régionaux et le président du conseil, Luis Alfonso de Alba. Selon une source diplomatique sûre, De Alba aurait subi des pressions pour que le rapport ne sorte pas.
Mais la partie n'était pas gagnée pour autant. Jusqu'à vendredi matin, personne n'était sûr que Williams allait pouvoir entrer dans la salle du conseil pour présenter son rapport. Il suffisait qu'un pays mette son veto et elle restait dehors. “Une délégation africaine était sur le point de le faire, mais elle s'est ravisée au dernier moment”, selon un diplomate occidental. “Les divisions au sein de son groupe étaient déjà trop évidentes, et cette délégation savait qu'elle ne serait pas soutenue à l'unanimité”. Autre signe flagrant du changement des équilibres : l'Algérie, d'habitude chef de file des blocs arabe et africain, n'a parlé qu'au nom des pays arabes pour contester la légitimité du rapport. Et l'ambassadeur cubain, généralement si prompt à contester haut et fort tout écart de procédure, a préféré adopter un profil bas et évoquer des “malentendus” plutôt que de condamner fermement la mission. Pourtant, le Soudan fait partie des pays non-alignés, présidé par Cuba.
Seuls le groupe islamique, mené par le Pakistan, et le groupe asiatique, ont discrédité le rapport pour des questions formelles. La Chine, la Malaisie et l'Inde sont, faut-il le rappeler, très présents dans le secteur pétrolier au Soudan. Les alliés de ce dernier font déjà circuler un projet de résolution pour demander l'envoi d'une nouvelle mission d'enquête. Mais contrairement aux usages établis, ils demandent que la délégation soit composée de diplomates et non d'experts indépendants.
L'Union européenne (UE), la Suisse, et la majorité des pays d'Amérique latine ont signifié leur refus total.
Vendredi, Williams a été claire : le Darfour n'a plus besoin de rapports ni d'enquêtes. Il y en a déjà trop. Ce qu'il faut maintenant, c'est que le Soudan collabore avec le Conseil des droits de l’Homme, a-t-elle déclaré en substance.
L'UE proposera lundi une résolution demandant que le conseil prenne acte du rapport de Williams, pour que soient appliquées les recommandations des experts des droits de l'Homme sur le drame du Darfour — concernant notamment les violences contre les femmes, les exécutions extra-judiciaires, la torture, les déplacements de populations… Ce texte demanderait aussi au Soudan de faire la preuve, d'ici juin, de sa volonté de mieux coopérer avec les Nations Unies. La Suisse et les pays d'Amérique latine s'alignent totalement derrière cette initiative de l'Union européenne. Le conseil se ressaisira du dossier lors de sa cinquième session, du 11 au 18 juin prochain.
De leurs côtés, les Etats-Unis soutiennent en coulisses — puisqu'ils ne sont pas membres du conseil — le rapport de Williams, avec toutefois un bémol concernant le passage où la Prix Nobel américaine demande que “soient répertoriées les multinationales dont les activités ont des conséquences néfastes sur les droits de l'Homme”.
*(Juan Gasparini et Carole Vann sont journalistes à InfoSud, une agence de presse suisse basée à Genève. Cet article est publié en vertu d'un accord de coopération entre InfoSud et IPS).

