SANTE-MAURICE: Cibler les consommateurs de drogues injectables

PORT LOUIS, 21 fév (IPS) – Sur l'Ile Maurice, les consommateurs de drogues injectables forment un groupe à risque très important face au VIH/SIDA. Le gouvernement vient de mettre en place un programme d'échange de seringues et d'aiguilles pour limiter la progression du virus parmi cette population cible.

Les relations hétérosexuelles demeurent l'une des principales formes de transmission du virus en Afrique australe. Ces dernières années, le sud du continent africain est devenu la région la plus touchée au niveau mondial par la pandémie. Maurice reste cependant un cas à part car le taux de prévalence du virus sur l'île est inférieur à 0,5 pour cent de la population, estimée à 1,2 million d'habitants. Depuis 1987, au total 162 personnes sont mortes de maladies liées au SIDA sur l'île Maurice. Les chiffres officiels font état de 2.345 individus vivant avec la maladie, mais les travailleurs sociaux estiment que ce chiffre pourrait être plus élevé et toucher 10.000 habitants. Sur le terrain, les transmissions liées à l'utilisation de drogues injectables sont en augmentation ces dernières années. Elles ont été responsables de 92 pour cent des nouvelles infections constatées en 2005 et de 85,2 pour cent des nouveaux cas détectés l'année dernière. Pour les acteurs de terrain, la sensibilisation s'est surtout concentrée, ces dernières années, sur les risques liés aux comportements sexuels. “On s'est relativement peu préoccupé des consommateurs de drogues alors que le virus se propage de plus en plus parmi les membres de ce groupe marginalisé”, constate Cadress Runghen, un travailleur social. Les campagnes d'information ont toutefois permis à la population d'être mieux informée des risques de transmission par voie sexuelle, ce qui a entraîné une baisse du nombre de cas détectés durant les années 1990.

A la fin de l'année dernière, le parlement mauricien a adopté une nouvelle loi destinée à améliorer la lutte contre le VIH/SIDA. Elle prévoit la mise en place d'un programme d'échange de seringues et d'aiguilles ainsi que des traitements à la méthadone, utilisée comme substitut pendant les périodes de sevrages. En quelques semaines, près de 2.000 seringues ont déjà été retirées de la circulation, remplacées par des nouvelles et une centaine de consommateurs sont traités à la méthadone. Le programme a démarré dans la capitale Port Louis et sa banlieue, notamment à Baie-du-Tombeau, Roche Bois et Batterie Cassée, où vivent et viennent se ravitailler en héroïne et autres drogues dures de nombreux consommateurs. Les travailleurs sociaux s'y rendent régulièrement pour remplacer les seringues et distribuer des préservatifs. Ils les collectent dans des boîtes en plastiques qui sont ensuite immédiatement détruites.

“Il ne s'agit pas d'un simple programme de collecte et d'échange des seringues”, explique Cadress Runghen. “Ce n'est pas un exercice mécanique. Nous tentons aussi d'entrer en contact avec les consommateurs, nous essayons de les convaincre de se rendre dans l'un de nos centres de réhabilitation”. La plupart du temps, les consommateurs de drogue restent à l'abri des regards car ils craignent d'être arrêtés par la police. Les travailleurs sociaux doivent donc gagner leur confiance. “C'est un processus long et difficile. Les drogués aiment qu'on leur parle, ils apprécient qu'on les écoute et ne veulent pas être rejetés”, ajoute-t-il. Le programme semble déjà porter ses fruits. Dans les faubourgs de la capitale, Nalah (nom d'emprunt) est accro aux drogues dures. Aujourd'hui, elle a le sentiment d'être mieux informée des risques de transmission par injection. Elle a souvent l'habitude de partager ses seringues avec son compagnon car elle ne peut s'en procurer des neuves dans une officine. Les pharmaciens refusent d'échanger les seringues des consommateurs de drogues. “Quand un drogué est en manque parce qu'il n'a pas eu sa dose quotidienne, il prendra n'importe quelle seringue pour se shooter”, explique-t-elle à IPS.

Le programme d'échange mis en place par le gouvernement n'est qu'une partie des nouvelles mesures adoptées à la fin de l'année dernière pour lutter contre la pandémie du SIDA. D'autres initiatives inscrites dans la loi visent principalement à protéger la vie privée et les droits des séropositifs, comme l'accès au marché du travail ou aux soins de santé. La loi punit par exemple les employeurs qui conditionnent l'obtention d'un emploi au passage d'un test HIV. Elle prévoit également que les mineurs d'âge peuvent se faire dépister sans le consentement préalable de leurs tuteurs. Les tests sont également mieux réglementés et soumis à des directives et protocoles plus stricts. Des consultations avant les tests et des orientations pour les personnes détectées positives sont également prévues. Pour les organisations non gouvernementales (ONG), cette nouvelle législation est un plus. De nombreuses personnes ignorent en effet qu'elles sont porteuses du virus, souligne Nicolas Ritter, qui travaille pour une ONG qui lutte contre la pandémie. Il se félicite de l'entrée en vigueur de cette nouvelle législation. Du côté du clergé, les réactions sont plus mitigées. Le message des responsables religieux reste centré sur les risques liés aux comportements sexuels et demeure ambigu. “La maison est en feu. On ne peut pas la sauver, mais on peut au moins épargner les meubles. On vous dit d'utiliser des préservatifs; s'il ne peut vous éviter une grossesse, comment peut-il vous protéger du SIDA?”, prêche le prêtre catholique Jocelyn Grégoire. “Mieux vaut rester fidèle”, conseille de son côté Homa Mungapen, porte-parole du Conseil des religions, un organisme qui rassemble les responsables religieux des différents cultes de l'île.