JOHANNESBURG, 22 fév (IPS) – Fritz Ahrens a travaillé sur la ferme familiale, Sterkstroom, depuis qu'il a quitté l'école il y a 20 ans. Né sur la propriété de 200 hectares dans la province du Limpopo (nord-est de l'Afrique du Sud), Ahrens, âgé de 40 ans gagne sa vie en aidant son père à produire des litchis, des noix de macadamia et d'avocat.
La ferme emploie 46 personnes à plein-temps et des ouvriers saisonniers.
Mais Ahrens, comme bon nombre des 43.000 fermiers commerciaux du pays, est préoccupé par l'avenir des fermiers blancs en Afrique du Sud, d'autant plus que Sterkstroom est actuellement réclamé par des gens dont les ancêtres avaient été expulsés il y a environ un siècle.
Ses craintes se sont accentuées avec la première expropriation agraire sous le gouvernement du Congrès national africain (ANC) la semaine dernière; la propriété a été saisie après le blocage des négociations avec son propriétaire, l'Eglise évangélique luthérienne d'Afrique du Sud. L'église a 60 jours pour céder la propriété, qui sera partagée entre des communautés rurales pauvres. "Nous nous sentons menacés…Nous voulons continuer, mais quel sera notre avenir?", s'est interrogé Ahrens dans un entretien avec IPS.
Après la fin de l'apartheid en 1994, l'administration de l'ANC s'était fixé pour objectif de transférer 30 pour cent des terres agricoles aux Noirs avant 2014, en vue de dédommager ceux qui avaient été dépossédés à la suite de la ségrégation raciale.
Plus d'une décennie plus tard, il reste beaucoup à faire. "Les dernières informations montrent que seulement quatre pour cent des terres ont été transférés", affirme Ruth Hall, qui fait des recherches sur des questions agraires à l'Université du Cap occidental.
L'année dernière, le ministre de l'Agriculture et des affaires agraires, Lulu Xingwana, est devenu plus strict sur la période de négociations entre les fermiers et les requérants, qui peuvent parfois prendre jusqu'à six ans. Un délai de six mois a été imposé pour les négociations, le ministre accusant les fermiers de retarder les négociations dans le but de gagner plus d'argent pour leur terre au fur et à mesure qu'elle prend de la valeur.
"Il nous reste 6.000 réclamations de terres rurales que nous devons finaliser d'ici à 2008", a déclaré à IPS, un porte-parole au ministère des Affaires agraires. "Nous devrions nous attaquer aux déséquilibres du passé. Personne n'est pris pour cible".
Ahrens n'en est pas convaincu : "Pourquoi arracher des fermes aux fermiers productifs? Il y a des fermes dans d'anciens homelands qui demeurent inutilisés. Ils disent qu'elle (la terre dans ces régions) n'est pas bonne. Donnez-la moi et dix ans après, je vais la transformer complètement".
Plusieurs fermiers noirs auraient des difficultés à mettre en valeur des terres dans les anciens homelands, réservés sous l'apartheid pour l'habitation des Noirs, par manque de caution.
"Les fermiers commerciaux produisent des vivres pour 47 millions de Sud-Africains. Nous ne voulons pas devenir comme le Zimbabwe, qui comptait par le passé 4.500 fermiers commerciaux. Maintenant, le nombre des fermiers commerciaux blancs dans ce pays s'est réduit à environ 200", a ajouté Ahrens. "Par conséquent, il y a une grave pénurie alimentaire dans ce pays. Les Zimbabwéens viennent maintenant en Afrique du Sud pour chercher des emplois".
Le programme de ré-affectation des terres au Zimbabwe faisait suite aux occupations de fermes qui ont commencé en 2000, sous la direction des vétérans de la guerre d'indépendance du pays, dans les années 1970, apparemment pour protester contre le fait que les Noirs majoritaires continuaient de ne pas posséder des terres. Deux décennies après l'indépendance, le gros des meilleures terres agricoles du Zimbabwe était toujours entre les mains des Blancs.
Toutefois, certains critiques du gouvernement estiment que les occupations ont été orchestrées par le gouvernement en vue d'accroître le soutien en sa faveur avant le scrutin législatif de 2000, dans lequel l'Union nationale africaine du Zimbabwe-Front patriotique a fait face à son premier véritable défi de la part de l'opposition. Hall croit que les craintes d'Ahrens ne sont pas justifiées.
"Le parallèle avec le Zimbabwe est déplacé. L'Afrique du Sud a des mécanismes juridiques et institutionnels en place. Conformément aux lois sud-africaines, il y a compensation", a-t-elle indiqué à IPS.
Ahrens, pour sa part, dit attendre que le tribunal des réclamations de terres fixe une date pour l'audience devant sceller le sort de Sterkstroom. S'il statue en faveur des ayants droit, la famille Ahrens devra déménager.
"Lorsque votre terre est saisie dans le cadre d'une expropriation, vous avez trois mois pour quitter le domaine. Le gouvernement fixe un prix que vous devez accepter. Il n'y pas d'appel — c'est irrévocable", a affirmé à IPS, Chris Jordaan, chargé des droits de propriété au Syndicat des agriculteurs d’Afrique du Sud au Transvaal, dominé par les Blancs. "C'est ce qui nous inquiète".
Selon Jordaan, le moral est très bas parmi les fermiers : "L'atmosphère est très déprimante dehors. D'abord, vous avez le problème des taxes sur la terre qui se pose. Ensuite, vous avez l'expropriation. Il y a eu des pressions constantes sur les fermiers commerciaux pendant dix ans. Tout ceci est en train de limiter leur capacité…à (travailler pour) une production optimale".
"Si les choses continuent ainsi, nous allons perdre…à peu près 12.000 fermiers commerciaux dans les huit prochaines années", a-t-il ajouté, en référence à la période restante pour le transfert des 30 pour cent de terres agricoles.
"Un fermier, qui a perdu sa ferme, ne retournera plus à l'agriculture. Il aura besoin d'au moins 12,5 millions de rands (environ 1,8 million de dollars) pour acheter une nouvelle ferme, se réapprovisionner et retourner à la production. Ceci nécessite à peu près quatre ans", dit-il.
Hall insiste cependant sur la nécessité de la réforme agraire.
"Ceci fait partie des affaires qui restent à être réglées pendant la transition en Afrique du Sud. C'est un arrangement capital de l'accord qui a rendu possible notre réconciliation. Mais l'Etat devrait faire des efforts pour aborder la réforme agraire sans faire du tort aux deux parties (fermiers et ayants droit)".

