TECHNOLOGIE-AFRIQUE: Fracture numérique entre ruraux et urbains, un défi pour les femmes

NAIROBI, 16 fév (IPS) – Janet Malika doit son succès au petit gadget qui est son téléphone cellulaire. Précédemment vendeuse de nourriture dans les rues de la capitale kényane, Nairobi, elle est devenue propriétaire d'une cafétéria depuis qu'elle a acquis cet appareil il y a cinq ans et qu'elle l'utilise pour gérer son commerce.

"Avant, je perdais beaucoup de temps pour trouver les ingrédients au marché. Lorsque j'étais prête pour commencer à préparer la nourriture à vendre, il était trop tard — et j'ai fini par perdre un grand nombre de clients", a-t-elle déclaré à IPS.

"Avec un téléphone portable, tout ce que j'ai à faire, c'est d'appeler mes fournisseurs qui me livrent les ingrédients en un rien de temps. Grâce au téléphone, je prépare toujours à temps les repas pour les clients. Mon commerce s'est tellement développé que j'ai ouvert une cafétéria. Maintenant, je ne fais que des bénéfices". Et, elle n'est pas la seule. Une étude menée à Nairobi en 2006 pour explorer l'impact que les téléphones mobiles avaient sur les petites entreprises appartenant à des femmes, indique que la plupart de ces sociétés ont bénéficié de l'utilisation de ces appareils. Le rapport a été commandé par le Centre de recherche pour le développement international, qui est financé par le gouvernement canadien. La plupart des femmes interrogées ont dit que les fonctions des téléphones, comme les calendriers et les réveils, "ont accru une meilleure planification du temps et des rencontres", leur permettant de "gérer leurs affaires et les questions familiales au même moment, de maintenir le contact avec des clients, de suivre leur affaire même à distance, de faire des commandes et de s'assurer de leur livraison à temps". La technologie est également venue à l'aide de Bernadette Mushilla. Depuis que cette sexologue basée à Nairobi a commencé par faire connaître son activité par le biais d'un site Internet il y a deux ans, le nombre de ses clients est passé de 500 à plus de 2.000.

"Je reçois tellement d'appels de gens qui désirent obtenir des conseils sur des questions relationnelles et sexuelles, contrairement à autrefois, quand je faisais de la publicité de bouche à oreille. L'Internet a réellement fait bouger les choses dans mes affaires", a déclaré Mushilla dans un entretien avec IPS.

Les expériences de Malika et de Mushilla sont caractéristiques de la manière dont les Technologies de l'information et de la communication (TIC) peuvent transformer la vie des femmes au Kenya et ailleurs sur le continent. Cependant, à l'heure actuelle, les avantages des TIC sont largement limités aux villes et aux cités, étant donné que la plupart des régions rurales manquent d'infrastructures, d'équipements et de compétences nécessaires pour que les communautés tirent pleinement profit de ces technologies.

Des statistiques gouvernementales indiquent que 20 pour cent seulement de la population kényane de plus de 30 millions a accès à l'électricité; la majorité de ceux qui n'y ont pas accès vivent dans des régions éloignées.

Par ailleurs, un fort taux d'analphabétisme parmi les femmes a empêché bon nombre d'utiliser les TIC pour améliorer l'efficacité et la productivité des entreprises. Selon des statistiques des Nations Unies, plus de 40 pour cent des femmes en Afrique n'ont pas accès à l'éducation de base — la plupart des analphabètes étant basées dans des zones rurales.

Etant donné que des statistiques officielles estiment à plus de 70 pour cent la population kényane vivant dans des régions reculées, cette fracture numérique rurale-urbaine est source d'une certaine inquiétude.

"Nous n'arriverons à aucun développement significatif aussi longtemps que nous aurons des femmes dans les zones rurales toujours incapables d'utiliser les TIC, qui peuvent considérablement améliorer leur bien-être", affirme Constantine Abuya, directrice exécutive du Centre africain pour les femmes, la technologie de l'information et des communications, basé à Nairobi.

Diverses initiatives pour aider les femmes rurales d'Afrique à entrer dans l'ère de l'information sont en train de voir le jour. Un exemple typique est le nouveau Programme régional de soutien à la technologie de l'information et de la communication (RICTSP), organisé par l'Autorité intergouvernementale sur le développement (IGAD) — une organisation régionale comprenant Djibouti, l'Erythrée, l'Ethiopie, le Kenya, la Somalie, le Soudan et Ouganda — qui permettra aux femmes entrepreneurs, dans des zones rurales, d'obtenir des subventions pour renforcer leurs entreprises, et les conseillera sur les TIC.

"Nous leur accordons des subventions parce que nous savons qu'il est difficile à ces femmes d'obtenir des financements. Nous savons qu'elles ont très peu de connaissances dans les TIC", a indiqué à IPS, Bessie Nyirenda, chef du RICTSP. "Parce que la radio est largement utilisée dans ces zones, les conseils sur la manière de faire des affaires seront donnés par ce médium". La semaine dernière (7-8 février), un atelier de deux jours pour des associations de femmes d'affaires de Djibouti, d'Erythrée, d'Ethiopie et du Soudan a été convoqué par l'IGAD. L'événement, organisé à Nairobi, a élaboré des moyens de promouvoir l'utilisation des TIC par les femmes dans des régions reculées.

Des déléguées de tous les quatre pays représentés à l'atelier ont noté qu'en plus de la radio, le téléphone mobile était devenu un outil populaire de communication dans les zones rurales à cause de la pénurie drastique des lignes téléphoniques fixes dans ces régions.

Le même problème se pose au Kenya, où 14.285 sur les 293.364 lignes fixes dont dispose le pays, sont des connections rurales, selon le rapport annuel 2005/2006 de la Commission kényane de communications (CCK).

Cette situation a vu une croissance impressionnante du nombre d'abonnés aux deux opérateurs mobiles du pays. Safaricom et Celtel ont à actuellement environ 6,5 millions d'abonnés, selon le rapport de la CCK.