DEVELOPPEMENT-AFRIQUE DU SUD: ''La réalité de la pauvreté est partout''

JOHANNESBURG, 18 oct (IPS) – Douze ans après la fin de l'apartheid, la pauvreté reste l'un des principaux défis auxquels est confrontée l'Afrique du Sud -même si les opinions varient sur son ampleur.

"La pauvreté a augmenté dans tous les groupes raciaux. Beaucoup de personnes dans chacun de ces groupes raciaux connaissent les mêmes problèmes", a déclaré à IPS, Hassen Lorgat, chargé des campagnes et des communications à la Coalition nationale sud-africaine des ONG (SANGOCO). Cette organisation est basée dans la capitale économique sud-africaine, Johannesburg. Greg Ruiters de l'Institut pour la recherche sociale et économique à l'Université Rhodes, dans la province du Cap oriental, a une opinion un peu différente.

"La pauvreté absolue n'est pas aussi accentuée qu'elle l'était sous l'apartheid", a-t-il affirmé dans un entretien avec IPS. Mais, "la pauvreté relative entre les riches et les pauvres est en train d'augmenter. Ceci est préoccupant".

Le Congrès des syndicats sud-africains lie la pauvreté au manque d'emploi.

"Le chômage, que vous preniez le chiffre strict de 27 pour cent qui exclut ceux qui sont trop découragés de chercher du travail, ou la définition élargie la plus réaliste de 41 pour cent, reste encore trop élevé", a indiqué au Syndicat des travailleurs municipaux d'Afrique du Sud, Bheki Ntshalintshali, secrétaire général adjoint de l'organisation, dans la ville côtière de Port Elizabeth, en août dernier.

"Un très grand nombre de nos familles et communautés souffrent de la misère noire simplement parce qu'il n'y a pas d'emploi pouvant rapporter de l'argent pour mettre de la nourriture sur la table".

Les niveaux de pauvreté proviennent également des effets persistants de la ségrégation institutionnalisée, qui a exclu les Sud-Africains noirs de l'économie dans une large mesure.

"Je ne pense pas que la situation ait changé", a déclaré à IPS, Cathy Gush, directrice du Centre de développement social à l'Université Rhodes. "D'après notre expérience dans les communautés où nous travaillons, la situation ne s'est pas améliorée".

Un document de travail, le 'Rapport macro-social', publié par le gouvernement en juin, souligne également les défis qui se profilent à l'horizon pour aider les Noirs majoritaires à sortir de la pauvreté.

"Même s'il y a eu une avancée significative et rapide des Africains vers et au sein des classes moyennes, la réalité est que la proportion de la population appartenant à ces couches parmi les Africains est de 7,8 pour cent, tandis qu'elle est de 15,6 pour cent pour les Métis, 20,7 pour cent pour les Indiens et 33 pour cent pour les Blancs", note le rapport. Les Noirs constituent 78 pour cent de la population d'Afrique du Sud qui s'élève à 46,9 millions d'habitants, les Blancs représentent 9,6 pour cent, les Métis 8,9 pour cent et les Indiens 2,5 pour cent, selon des statistiques officielles.

Les facteurs à la base de la pauvreté en Afrique du Sud et dans d'autres parties du monde ont été sous les feux de l'actualité mardi, à l'occasion de la Journée internationale pour l'éradication de la pauvreté.

En prélude à cette journée commémorative, le 'Global Call to Action Against Poverty' (l'Appel global pour une action contre la pauvreté – GCAP), une organisation regroupant une large variété de groupes civiques, a organisé une campagne dénommée 'Debout contre la pauvreté', qui visait à établir un record mondial pour le nombre de personnes physiquement debout contre la pauvreté au même moment, du dimanche 15 octobre au lundi 16 octobre.

Laura de Lange fait partie de ceux qui ont soutenu l'initiative du GCAP, en aidant à rallier des gens à cette cause en Afrique du Sud. "Je suis une fille blanche de 16 ans, issue de la classe moyenne. Vous pourriez ne pas trouver cela approprié, mais c'est triste de voir comment cela affecte ma vie quotidienne", a dit à IPS, de Lange, soulignant qu'elle voyait la pauvreté chaque jour.

"Lorsque je monte dans la voiture de mes parents et que je vais à l'école, lorsque je me rends dans le café le plus proche avec mes amis, lorsque je fais un travail communautaire — je vois des gens vivant sur des parcelles en rase campagne où des promoteurs immobiliers riches n'ont pas encore construit", a indiqué l'élève du Lycée Sutherland à Centurion, non loin de la capitale, Pretoria.

"Je vois leurs maisons faites de sachets plastiques et de camelote. J'entends les discussions qu'ils ont d'une voix douce ou de façon animée lorsqu'ils attendent leur tour pour recevoir la soupe de la grande casserole. Je sens leurs mains rugueuses au moment où je leur tends le gobelet plastique rempli de soupe, ce qui signifie probablement qu'ils vivront un peu plus longtemps", a-t-elle ajouté.

"Et je sais que cela doit s'arrêter".

Ses propos ont été repris en écho par une autre militante de 16 ans, Sarita Pillay.

"Ce n'est pas facile de fermer simplement vos yeux lorsque la réalité de la pauvreté est partout. Un enfant et sa mère quémandant à côté d'une BMW à un (feu de signalisation) automatique est un fait banal en Afrique du Sud", a déclaré l'élève de 'Sagewood College' à Midrand, non loin de Johannesburg.

"Il est injuste que nous vivions dans un pays où une personne vivant dans une cabane et arrivant à peine à joindre les deux bouts puisse vivre à quelques kilomètres seulement d'une personne vivant dans un château avec trois voitures", a-t-elle ajouté. "La pauvreté montre une distribution inégale des ressources mondiales, lorsqu'il s'est avéré que c'est une question qu'on peut régler. Le problème de la pauvreté doit être abordé en priorité et non laissé de côté".

Noziphozonke Hlophe, une coordonnatrice de volontaires dans une ONG, la Fondation Oaktree, âgée de 21 ans, a soutenu l'initiative 'Debout contre la pauvreté' à Durban, une ville portuaire de l'océan Indien. "Nous voulons dire au gouvernement, qui avait pris des engagements dans le cadre des Objectifs du millénaire pour le développement — des Nations Unies — en vue de réduire de moitié la pauvreté d'ici à 2015, d'honorer ses promesses. Le gouvernement avance très lentement", a-t-elle dit à IPS.

Lorgat de SANGOCO croit que les entreprises doivent jouer un rôle plus important dans les efforts d'allègement de la pauvreté. "Je crois que le gouvernement a essayé de réduire la pauvreté. Mais le gouvernement en lui-même n'est pas aussi fort que le secteur privé. Le secteur privé est en train de délaisser la nation", a-t-il affirmé. "Le gouvernement doit fixer des conditions pour s'assurer que le secteur privé est à la hauteur".

Gush reconnaît que les avantages sociaux, comme la subvention de 25 dollars que le gouvernement octroie aux enfants nécessiteux chaque mois, sont en train de changer quelque chose dans la vie des pauvres. Mais elle a également des réserves à ce sujet.

"Le problème est que parfois, des gens font un mauvais usage des subventions en achetant de l'alcool avec l'argent. La dépendance vis-à-vis des subventions tue également l'initiative", a-t-elle dit.

"Je ne dis pas que les subventions sont une mauvaise chose. Mais elles ne génèrent pas une initiative pour s'attaquer à la pauvreté. Cela crée le syndrome de dépendance". Dans son discours de présentation du budget en février, le ministre des Finances Trevor Manuel a déclaré que le gouvernement consacrait 9,3 milliards de dollars par an, soit 3,4 pour cent du produit intérieur brut, à plus de 10 millions de bénéficiaires. "Les subventions sociales contribuent à plus de la moitié des revenus des 20 pour cent des ménages les plus pauvres, et ont doublé en termes réels au cours des cinq dernières années", a-t-il souligné.

Des intervenants à une conférence organisée la semaine dernière, non loin de Johannesburg, ont également noté que les transferts d'argent s'étaient révélés comme ayant amélioré la vie des bénéficiaires, et l'état des économies locales. La rencontre a été organisée par Oxfam Grande-Bretagne, le 'Southern African Regional Poverty Network' (Réseau régional de lutte contre la pauvreté en Afrique australe) — une organisation non gouvernementale basée à Pretoria — et le Programme régional contre la faim et la vulnérabilité; cette initiative basée à Johannesburg reçoit le soutien des gouvernements britannique et australien. Gush affirme également qu'une plus grande coordination entre les départements du gouvernement est essentielle pour combattre plus efficacement la pauvreté.

"Différents ministères comme celui de l'Education, du Travail et de la Santé travaillent indépendamment. Il n'y a pas d'approche globale pour s'attaquer aux problèmes que si tous les…départements se mettent ensemble", a-t-elle noté.