POLITIQUE-COTE D'IVOIRE: L'UA a-t-elle trouvé la véritable solution à la crise?

ABIDJAN, 18 oct (IPS) – Le Conseil de paix et de sécurité de l'Union africaine (UA) a reconduit mardi le chef de l'Etat Laurent Gbagbo et le Premier ministre Charles Konan Banny pour une nouvelle transition d'un an maximum en Côte d'Ivoire.

Le chef du gouvernement devra toutefois bénéficier de pouvoirs plus larges pour conduire le pays aux élections avant le 31 octobre 2007.

Ces décisions de l'UA, prises au terme de sa 64ème réunion à Addis Abeba, entérinent les propositions faites par la Communauté économique des Etats de l'Afrique de l'ouest (CEDEAO) début-octobre à Abuja, au Nigeria. Elles seront soumises à l'examen du Conseil de sécurité des Nations Unies, la semaine prochaine.

Pour sa part, médiateur de la crise ivoirienne depuis plus d'une année, le président sud-africain Thabo Mbeki s'est déchargé de cette mission que lui avait confiée l'UA. Il a été contesté par l'opposition et les rebelles ivoiriens, mais également par la CEDEAO, qui accusaient sa médiation d'être partiale et favorable au président Gbagbo. La médiation sera assurée désormais par le président en exercice de l'UA, Denis Sassou Nguesso, le chef de l'Etat congolais.

Des analystes reconnaissent, toutefois, que la médiation de Mbeki a permis de lever certains blocages importants dont celui qui empêchait la candidature de l'ancien Premier ministre et leader du Rassemblement des républicains, Alassane Dramane Ouattara, à l'élection présidentielle. Initialement prévues au plus tard le 31 octobre 2006, les élections, reportées une première fois par la communauté internationale, ne pourront pas se tenir à cette date. Après avoir analysé les différents blocages, la CEDEAO et l'UA ont décidé cette nouvelle transition qui maintient Gbagbo comme chef de l'Etat, tout en autorisant le Premier ministre Banny "à prendre des ordonnances et de signer des décrets-lois".

“Cette décision concourt à ramener la paix. La communauté internationale aurait dû y penser plutôt. Nous sommes dans une situation transitoire et tous les moyens devaient être accordés au responsable de cette transition pour mener à bien sa mission”, a déclaré au téléphone mercredi à IPS, Charles Blé Blé, l'un des rédacteurs de la constitution ivoirienne.

Selon Blé Blé, la constitution ne prévoit pas de transition en Côte d'Ivoire. “Si nous n'étions pas en crise, on aurait parlé de constitution. D'ailleurs, cette dernière ne prévoit pas de transition dans le pays. Elle ne prévoit pas un Premier ministre avec des pouvoirs forts. C'est une résolution qui lui donne les pouvoirs et c'est ce qui vient d'être fait”. Pour lui, il “reste désormais la bonne volonté de part et d'autre des belligérants pour faciliter la tâche” au Premier ministre. Isabelle Soumahoro Koffi, présidente du Mouvement des femmes pour la paix et le développement, partage cet avis. “Nous avons toujours invité les acteurs politiques à la mesure et à la retenue afin que des solutions justes et durables à la crise soient trouvées dans l'intérêt supérieur de la nation. Avec les décisions de l'UA et vu la primauté des résolutions sur la constitution, nous disons que le Premier ministre doit maintenant constituer un véritable gouvernement de transition qui ne doit comporter que des technocrates”.

En revanche, les partisans de Gbagbo s'opposent à cette conception. “C'est un coup d'Etat qui ne dit pas son nom et auquel nous assistons”, réagit Séry Bailly, ancien ministre de la Communication et membre du Front populaire ivoirien (FPI), le parti au pouvoir. “Tant que la constitution est en vigueur, le président est en poste avec ses pouvoirs. Seuls les pouvoirs que confère la constitution au Premier ministre lui sont accordés”, indique-t-il à IPS. “Gbagbo a été dépouillé de ses pouvoirs. Les ex-rebelles ont obtenu ce qu'ils n'avaient pas pu avoir avec les armes, sans avoir consenti le moindre sacrifice. Je crains fort qu'une autre rébellion ne voie pas le jour”, a déclaré à IPS, Thierry Akaffou, étudiant de l'Université de Cocody-Abidjan et membre actif de la Fédération estudiantine et scolaire de Côte d'Ivoire, proche de Gbagbo. “La prise des armes vient d'être cautionnée. Nous allons tous nous y essayer”.

Marc-André Kouassi, un sociologue résidant à Abidjan, reste toujours sceptique sur la mise en ouvre des décisions de l'UA. “Je ne crois pas que les décisions de l'UA soient applicables, d'autant plus que la constitution n'a pas été suspendue. Croyez-moi, les blocages persisteront car Laurent Gbagbo ne cèdera pas un iota des pouvoirs qu'il a déjà transmis à Charles Konan Banny. S'il devient comme une reine d'Angleterre, il est à craindre un coup de force par l'armée qui n'a toujours juré que par lui (Gbagbo)”, dit-il à IPS. Peu avant la réunion de l'UA, la tension avait commencé à monter dans les différents états-majors politiques de ce pays d'Afrique de l'ouest coupé en deux depuis le début de la crise, le 19 septembre 2002. Les meetings se sont multipliés pour exiger le départ de Gbagbo, du côté de l'opposition, pendant que les partisans du FPI s'y opposaient farouchement en s'accrochant à la constitution ivoirienne qui donne tous les pouvoirs au président.

De son côté, la société civile appelait, lundi à Abidjan, à “une prise de conscience” des populations afin d'éviter une guerre civile. “Si les leaders politiques demeurent sur leurs positions radicales et que les tensions s'exacerbent, nous évoluerons droit vers les crises qu'ont connues des pays comme le Liberia, la Sierra Leone, le Rwanda, la Somalie, avec leurs cortèges de massacres ethniques, famines et réfugiés miséreux”, a prévenu la société civile dans une déclaration. “On n'a privilégié jusqu'ici que l'approche politique, mais le débat a tourné en rond. Il faut maintenant une transition issue de la société civile, composée de technocrates et de personnalités politiques, économiques, religieuses et traditionnelles”, a préconisé Jean-Louis Billon, l'un des porte-parole de la société civile.

La déclaration lue par Paul Ahouana, évêque de Yamoussoukro, la capitale politique ivoirienne, suggère la formation d'un gouvernement de technocrates qui mettrait en place une assemblée chargée de rédiger une nouvelle constitution à soumettre au peuple par référendum, avant d'organiser des élections libres.

Selon des analystes, la constitution ivoirienne, adoptée en 2000 sous le régime militaire dirigé par le général Robert Guéï (assassiné le 19 septembre 2002), constitue aujourd'hui le noud de la crise ivoirienne. Elle comporterait des germes de “l'exclusion”.

Par exemple, son article 35 stipule que pour être candidat à l'élection présidentielle, il faut être ivoirien “né de père et de mère eux-mêmes ivoiriens”. Une disposition qui avait pour but, selon des analystes, de disqualifier Ouattara pour l'élection présidentielle, accusé par ses rivaux d'être d'origine étrangère, depuis le régime de Henri Konan Bédié (1993-1999) jusqu'à ce jour. La Côte d'Ivoire est divisée en deux depuis quatre ans à la suite d'une tentative de coup d'Etat ayant dégénéré en une rébellion armée qui occupe la moitié nord du pays. Les soldats insurgés déclarent avoir pris les armes pour lutter contre l'exclusion présumée des populations de cette partie du territoire.

Et depuis quatre ans, les recherches de solutions à la crise ont toujours buté sur la mauvaise volonté politique des belligérants, estiment des analystes. Cette situation de ni paix ni guerre a accentué la paupérisation des populations, indique un rapport de la Ligue ivoirienne des droits de l'Homme, publié lundi à Abidjan, la capitale économique, où elle est basée. Selon ce rapport, “des familles ont un menu quotidien de seulement un repas. Ce qui fait ressortir que 60 pour cent de personnes ne vivent pas convenablement”.