DROITS-KENYA: Les ''Mzungu'' appelés à rendre des comptes, des décennies après des abus coloniaux

NAIROBI, 10 oct (IPS) – Pour Jane Muthoni Mara, les souvenirs de ses expériences pendant la période coloniale au Kenya sont encore très vifs — même si celles-ci ont été vécues il y a plus d'un demi-siècle.

Elle raconte que des femmes qui supportaient les Mau Mau, un groupe de militants opposés à l'administration coloniale, ont subi diverses formes de torture aux mains de soldats africains sous la supervision des "mzungu" (le terme swahili pour "homme blanc") — ceci pour contraindre les femmes à révéler ce qu'elles savaient des activités des Mau Mau.

"Ils ont inséré des bouteilles dans mes parties intimes. Je ne pouvais rien faire puisque j'étais entre les mains de l'administration. J'ai été humiliée et je ne peux pas oublier cette torture", a déclaré à IPS, Mara, qui a été arrêtée en 1954.

"Pour des femmes plus âgées, les soldats utilisaient des bouteilles de 750 millilitres, tandis que pour des jeunes filles comme moi, des bouteilles plus petites, de 300 millilitres étaient remplies d'eau chaude, puis enfoncées par les soldats dans mes parties intimes à l'aide de leurs pieds".

Mara, âgée maintenant de 67 ans, en avait 15 à l'époque.

Des récits d'abus mentionnent des cas de viol. Mara se rappelle en outre comment des femmes ont mises à poil devant leurs enfants, et battues alors qu'elles avaient encore des bébés attachés au dos. Cette brutalité s'est produite dans des camps où des gens accusés d'association avec les Mau Mau étaient parfois placés.

Des hommes étaient également pris pour cible. "J'ai perdu une jambe après avoir reçu une balle du mzungu. J'ai désobéi aux ordres de sortir de la brousse où je me cachais. D'aucuns ont perdu leurs mains, tandis que d'autres avaient eu leurs yeux arrachés pendant qu'ils tentaient de résister à l'autorité du mzungu", a affirmé aux journalistes, la semaine dernière, Kassim Njogu, qui va maintenant à cloche-pied, à l'aide de béquilles".

Les expériences de Mara, Njogu et d'autres comme eux ont poussé la Commission des droits de l'Homme du Kenya (KHRC) et l'Association des vétérans de la guerre Mau Mau (MMWVA) à réclamer des réparations au gouvernement britannique.

Au cours d'une rencontre avec des journalistes dans la capitale kényane, Nairobi, jeudi dernier, l'avocat britannique Martin Day, qui représente les requérants, a indiqué qu'une lettre de demande de compensation devrait être officiellement remise cette semaine aux autorités britanniques, qui auraient trois mois pour répondre.

"Nous espérons que le gouvernement britannique parviendra à une résolution avec nous. Nombre des survivants Mau Mau ont entre 70 et 80 ans, et aimeraient voir une résolution avant leur mort", a noté Day, affirmant qu'il y avait une "évidence accablante que les abus n'étaient pas un incident isolé, mais une politique systémique pour tenter de supprimer les Mau Mau et en fin de compte la liberté pour le Kenya".

Des soldats britanniques ont pris des mesures répressives contre les Mau Mau dans leurs cachettes des forêts montagneuses, notamment durant un état d'urgence de 1952 à 1960. Alors qu'il n'y a aucun chiffre confirmé pour le nombre de partisans Mau Mau tués ou détenus dans la lutte pour l'indépendance, certains rapports indiquent que quelque 13.000 partisans du groupe ont trouvé la mort aux mains des Britanniques, tandis que 80.000 autres ont été gardés dans des camps de détention.

La KHRC, qui est en train de dresser une liste des personnes demandant la compensation, dit qu'environ 400 ont été identifiées, et que davantage de noms seront probablement ajoutés à la liste. La compensation la plus petite serait de 20.000 livres sterling (environ 37.670 dollars) et la plus élevée de 100.000 livres (environ 188.340 dollars), a indiqué Day.

Mais, ce n'est pas seulement une réparation monétaire qui est en train d'être demandée.

"Nous voulons que le gouvernement britannique reconnaisse et accepte qu'il a violé des droits de l'Homme. Nous voulons qu'il présente des excuses aux populations du Kenya et du monde en général (car) il a violé des lois internationales en matière de droits humains qui interdisent des actes de torture, dont le viol et la correction physique", a souligné Mwambi Mwasaru, directeur exécutif par intérim de la KHRC.

Alors que le Kenya a accédé à l'indépendance en 1963, l'interdiction des Mau Mau, imposée par les Britanniques, a continué par être appliquée plusieurs décennies après sous Jomo Kenyatta, et plus tard sous Daniel arap Moï. Cela n'a été levé qu'en 2003 par l'actuel gouvernement de Mwai Kibaki. Ceci explique pourquoi il a fallu si longtemps pour que les Mau Mau demandent une compensation, a expliqué l'avocat kényan Paul Muite, un conseiller dans l'affaire. "Comment les survivants Mau Mau pouvaient-ils s'organiser pour porter plainte plus tôt lorsqu'ils étaient interdits et considérés comme une organisation illégale sous le premier gouvernement kényan et le précédent?", a-t-il demandé. La levée de l'interdiction a permis l'enregistrement de la MMWVA, ce qui à son tour a ouvert la voie à un processus d'identification des personnes ayant besoin de réparations — qui a démarré en 2004. C'est la troisième fois que des Kényans demandent réparation auprès du gouvernement britannique pour des violations de droits humains.

En 2002, plus de 200 requérants de la partie septentrionale du pays ont obtenu environ 6,75 millions de dollars en compensation pour des blessures qu'ils ont subies à cause des explosifs que l'armée britannique a laissés derrière elle sur des terrains d'instruction dans leur région. Ils étaient représentés dans cette affaire par Day.

Un an plus tard, environ 650 femmes de la même région ont intenté un procès au gouvernement britannique pour des viols qui, affirmaient-elles, avaient conduit à la naissance d'enfants métis qui ont été isolés par la communauté.

Day, agissant encore en tant que représentant dans les poursuites, demande jusqu'à 30.000 dollars pour chaque cas de viol prouvé. Il a déclaré à IPS que dans cette affaire, il espérait un dernier mot du gouvernement britannique le 17 octobre.

Même le lieu de la rencontre de la semaine dernière sur la compensation — l'hôtel Norfolk vieux de 102 ans, le premier à être construit à Nairobi — évoquait des souvenirs d'un passé douloureux.

"Pendant la période coloniale, nous ne nous imaginerions pas assis dans l'hôtel Norfolk, même pas en train de marcher le long de la véranda. C'était une infraction criminelle que de regarder même furtivement l'hôtel. On vous aurait arrêté et emprisonné pendant six mois avec travaux forcés", a noté le porte-parole de la MMWVA, Gitu wa Kahengeri. "Maintenant, nous sommes assis dans la salle de conférence de l'hôtel. C'est incroyable".