MIGRATION-AFRIQUE: Les rescapés de Ceuta et Melilla commémorent leur drame à Bamako

BAMAKO, 7 oct (IPS) – Pour freiner l’immigration et "maintenir les jeunes sur place, il faut créer des conditions de travail, supprimer les subventions et le dumping au niveau de l'agriculture, et cesser les pillages des ressources en Afrique", affirme Aminata Dramane Traoré, ancien ministre malien de la Culture.

Dramane Traoré a fait cette déclaration à une rencontre du Forum pour un autre Mali (FORAM) — une coalition d'organisations non gouvernementales (ONG) et d'associations de la société civile malienne, qui a regroupé de nombreux migrants africains rescapés à Bamako pour commémorer leur drame du 29 septembre 2005 à Ceuta et Melilla, deux enclaves espagnoles situées sur la côte méditerranéenne du Maroc et revendiquées par Rabat. "Il y a un an, nous revenions de l'enfer…le cœur meurtri, martyrisé, parfois mutilé ", a déclaré, avec beaucoup d'émotion, Mamadou Kéita, président de l'association "Retour – Travail – Dignité". Cette association a été créée en octobre 2005, grâce à l'appui du Forum pour un autre Mali. Elle comprend quelque 200 expulsés maliens de Ceuta et de Melilla. Grâce à cette association, ces anciens migrants sont actuellement impliqués dans des activités de reconstruction de leur "être disloqué et humilié" à travers des entretiens individuels et collectifs quasi-quotidiens et la production de biens artisanaux, a indiqué Kéita.

Ces journées commémoratives ont permis également aux participants de faire des propositions et d'échanger des expériences de réinsertion. Dans une motion, les participants ont exigé des gouvernements africains et des partenaires occidentaux qu'ils créent des conditions d'emploi pour les jeunes afin de les maintenir sur place. "Depuis notre retour au pays, nous travaillons dur pour reconstruire notre dignité à travers des ateliers de menuiserie, de vannerie, de bijouterie et de peinture", a indiqué Adama Coulibaly, un membre de l'association 'Retour – Travail – Dignité'.

"Il y a deux semaines, nous avons obtenu d'une Japonaise une commande de deux millions de francs CFA (environ 4.000 dollars) pour une confection de paniers’’, a révélé Kéita. "Il y a un an, nous avions peur et honte. Maintenant, la honte s'est dissipée car nous avons du travail". A travers des témoignages émouvants parfois pathétiques, les rescapés de Ceuta et Melilla ont décrit les étapes et les souffrances de leurs mésaventures. "Nous sommes sortis de nos familles et de nos pays la rage au cœur avec l'envie de réussir…L'Europe qui a armé le Maroc et l'Espagne a brisé notre élan", a affirmé le jeune Alfousseyni Kampo, un immigré malien. "L'idée d'immigrer n'aura pas effleuré notre esprit si nous avions eu du travail ici". Selon lui, le chômage et la pauvreté constituent la principale cause de l'immigration, notamment le rêve et le mirage de l'eldorado occidental.

"Nous partons aussi pour rattraper un rêve…pour que le rêve devienne une réalité. Pour cela, il faut prendre le risque de traverser l'océan", a renchéri, à son tour, une jeune camerounaise Clarice Soh. Les larmes aux yeux, elle est revenue sur le calvaire des femmes migrantes. "Nous vivons quelque chose de particulier : dans le désert, les souffrances sont indescriptibles, il y a des viols, des grossesses non désirées, des accouchements, des suicides…" "Au Maroc, nous fouillons souvent les poubelles pour survivre", a déclaré Soh, ajoutant que "pour les survivants, le refoulement est encore plus dur. Nous revenons blessés et humiliés".

Face à ces témoignages, certaines personnes n'ont pas pu retenir leurs larmes dans la salle. "Difficile d'être une femme dans ces conditions", a lancé une dame octogénaire d'un air désemparé.

Soh et tous les autres rescapés, qui se font appeler par ironie "les revenants de l'enfer", ont émis un même vœu : "Que les autres jeunes Africains ne vivent plus le drame qu'ils ont vécu". Pour Dramane Traoré, qui est également l’un des leaders du FORAM, il est du devoir des intellectuels et de la société civile de s'intéresser, et surtout se positionner par rapport au phénomène de l'immigration en posant la lancinante question : pourquoi les jeunes partent et quelles sont les alternatives pour empêcher les jeunes de partir? Selon elle, l’immigration trouve ses racines dans les programmes d'ajustement structurel et les politiques néo-libérales imposées par le Fonds monétaire international et la Banque mondiale.

"Contrer les discours mensongers et penser des stratégies nouvelles", tel est le slogan de ces journées commémoratives qui se sont déroulées du 29 septembre au 7 octobre à Bamako, la capitale malienne. Le 29 septembre 2005, la date du drame de Ceuta et Melilla, correspond, selon les organisateurs, à un "11 septembre 2001" pour l'Afrique, en référence aux attaques terroristes du 11 septembre 2001 à New York et Washington. "A cet égard’’, estime Dramane Traoré, les Africains ne doivent pas rester indifférents à ce phénomène. Il faut agir. Mieux, proposer des alternatives pour empêcher l'immigration. Tel est tout l'enjeu de la rencontre".

Les deux premiers jours ont revêtu une dimension spirituelle et culturelle, avec un recueillement, des prières et chants religieux. Selon les organisateurs, les parents des disparus — la quinzaine tuée par balles et beaucoup d'autres qui sont morts de soif et de faim dans le désert — ont exprimé ce besoin de recueillement.

Ensuite, du 2 au 7 octobre, des tables rondes, conférences et ateliers ont été organisés pour faire des analyses sectorielles par pays, pour établir la relation de cause à effet entre les politiques néo-libérales et l'intensification des flux migratoires africains vers l'Europe.

Près de 400 participants de diverses nationalités africaines et européennes ont pris part à cette rencontre de Bamako pour exorciser le mal de l'immigration à travers des témoignages, des rencontres culturelles et expositions d'œuvres d’art. Au cours des conférences, le ministre français de l'Intérieur, Nicolas Sarkosy, a été vivement décrié à cause de sa politique dite "d'immigration choisie" accusée de chercher à sélectionner des cerveaux de l'Afrique et favoriser leur fuite vers l'Europe. "Que Sarkosy ne se trompe pas de guerre et d'ennemis…les Africains qui partent en Europe ne sont pas des criminels, mais ce sont des quêteurs de passerelles et de justice", a martelé Jean Kamta, de nationalité camerounaise et responsable de l'association 'Victimes – émigration réunie', qui comprend des immigrés camerounais, ivoiriens, togolais, nigérians et ghanéens. Ces journées commémoratives ont enregistré, entre autres participants, la présence du leader de la Confédération paysanne française, José Bové, et des parents des deux jeunes Guinéens, Fodé et Yaguine, qui ont perdu la vie dans le train d'atterrissage d'un avion de la Sabena en 1999, en cherchant à immigrer clandestinement en Europe.