AFRIQUE: La surpopulation des éléphants fait couver le débat sur l'abattage

HARARE, 10 oct (IPS) – Precious Nyoni, 35 ans, habitant du district de Gokwe dans le sud-ouest du Zimbabwe, inspecte son jardin. Les légumes et des tiges de cannes à sucre sont couchés, et des cultures à moitié mangées jonchent le sol de tous côtés. C'était son seul moyen de subsistance, et en une nuit, tout est parti.

"La guerre de libération du (Zimbabwe) a pris fin en 1980. Mais maintenant, nous avons une autre guerre, avec les éléphants. Nous ne sommes pas autorisés à les tuer, par conséquent nous les effrayons simplement, mais regardez, où vais-je avoir de la nourriture lorsque tout a été piétiné par ces créatures?" "Ils sont trop nombreux et je crois qu'ils devraient être réduits à travers une opération d'abattage. Tout récemment, des éléphants ont détruit 50 hectares de cultures de maïs appartenant à certains villageois. Cela signifie que nous avons tous besoin d'assistance alimentaire avant même d'avoir récolté", a déclaré Nyoni, paraissant aussi anéanti que son jardin.

A plus de 600 kilomètres au nord de Gokwe, sur les terres communautaires d'Omay dans le district de Nyaminyami, des fermiers descendent d'une tour d'observation branlante à la cime d'un arbre. Ils ont travaillé en équipe de relais toute la nuit durant, pour éviter que leurs terres soient attaquées par un troupeau d'éléphants.

Des pays d'Afrique australe ont été plongés dans une crise de gestion des éléphants et de dégradation de l'environnement qui nécessite une action urgente.

Dans les années 1970 et 1980, le commerce de l'ivoire a décimé des populations d'éléphants en Afrique d'autant puisque les mammifères géants étaient tués pour leurs défenses. Après que la Convention sur le commerce international des espèces de flore et de faune sauvage menacées d'extinction (CITES) a interdit le commerce d'ivoire en 1989, des populations réduites ont commencé par se reconstituer et maintenant, elles sont en concurrence avec les hommes dans certaines régions pour la nourriture et la terre.

Quelque 600.000 éléphants sillonnent le continent africain. Des populations fragmentées sont présentes dans 37 états prairies. Le Zimbabwe seul a un sixième de la population totale; près de la moitié d'entre eux sont entassés dans la réserve la plus célèbre du pays, le Parc national Hwange.

Des gouvernements régionaux croient qu'un commerce légal et contrôlé de l'ivoire pourrait apporter des bénéfices économiques substantiels sans mettre en péril la préservation des espèces, ni une perte supplémentaire de la biodiversité.

Ceci pourrait inclure la réduction de moitié de la population d'éléphants pour les ramener à des niveaux raisonnables à travers le transfert ou l'exportation d'animaux vivants vers des pays qui en ont besoin, ce qui est approuvé par la CITES. Egalement en discussion, la méthode d'abattage controversé, que le Zimbabwe aimerait voir reprendre après une interruption de 17 ans.

La pratique a été interdite dans le cadre de la CITES.

Des pays africains ont été divisés sur l'abattage des éléphants. Le Kenya et certains états d'Afrique de l'ouest sont fortement opposés à toute reprise du commerce de l'ivoire qui, croient-ils, donnera une couverture pour un commerce illégal provenant du braconnage.

La Namibie, le Botswana et l'Afrique du Sud font partie du lobby pro-abattage. Ils veulent pouvoir vendre leurs stocks importants d'ivoire pour financer le travail de conservation.

Le 5 octobre, la CITES a refusé aux trois pays l'autorisation d'organiser une vente spéciale de 60 tonnes de défenses d'éléphants non traitées qu'ils avaient stockées depuis 2002, une décision qui sera réexaminée à la 14ème Conférence des parties (COP14) à la convention, prévue à La Haye, du 3 au 15 juin 2007.

A la dernière conférence de la CITES, qui s'est tenue en Thaïlande en 2004, la proposition du Kenya en faveur d'un moratoire de six ans sur le commerce d'ivoire a été retirée, et la proposition de la Namibie en faveur d'un quota d'exportation annuelle de deux tonnes d'ivoire brut a été rejetée.

Toutefois, l'autorisation a été accordée pour le commerce des produits en peau et en cheveux d'éléphants, ainsi que l'échange non commercial de l'ivoire travaillé, à condition que cela soit accompagné d'un certificat d'exportation valide. L'Afrique du Sud a également obtenu l'autorisation de faire le commerce des peaux d'éléphants.

Tapera Chimuti, directeur des opérations du 'Zimbabwe Parks and Wildlife Management Authority' (Autorité de gestion des parcs, de la faune et de la flore du Zimbabwe), a indiqué qu'il y avait peu de chances que le pays demande une approbation à la COP 14 pour vendre de l'ivoire.

"Si nous devions demander l'approbation pour vendre de l'ivoire aujourd'hui, le monde entier sera contre nous pour des raisons politiques, bien que nous ayons en place la meilleure pratique de gestion de la faune et de la flore sauvage de presque tout le continent", a affirmé Chimuti.

Pendant ce temps, les autorités zimbabwéennes sont en train d'encourager la participation des communautés locales aux efforts de protection des éléphants, à travers le 'Community Areas Management Programme for Indigenous Resources' (Programme de gestion des zones communautaires pour des ressources indigènes – CAMPFIRE), dans lequel des villages sont parties intégrantes du processus de prise de décision, et les principaux bénéficiaires des revenus tirés de la faune et de la flore.

Basé à Harare, le CAMPFIRE a été initié en 1982, après un amendement de la Loi sur les parcs, la faune et la flore (1975) qui accordait un statut "d'autorité appropriée" aux conseils de districts ruraux démocratiquement élus pour qu'ils puissent gérer et tirer profit de l'utilisation durable de la faune et de la flore.

Selon le directeur du programme, Charles Jonga, le CAMPFIRE a réussi à réduire les conflits entre les populations et les animaux sauvages, et a créé des opportunités pour un développement économique durable dans des régions rurales du Zimbabwe à travers une gestion des ressources naturelles. Cinquante sept des 59 districts ruraux du pays participent au programme.

"L'impact du CAMPFIRE sur le revenu national est d'au moins 10 millions de dollars par an. Si l'effet multiplicateur sur les activités du tourisme est inclus, le CAMPFIRE rapporte 20 à 25 millions de dollars pour l'économie zimbabwéenne par an", selon les calculs de Jonga dans un rapport du 26 septembre.

Jockoniah Nare, le président du CAMPFIRE, qui vit à Beitbridge, à quelque 500 km au sud de Harare, croit fermement que plus une communauté en bénéficie, plus grands sont son intérêt et son investissement dans la faune et la flore.

Il a reconnu, toutefois, que les coûts sociaux de la vie avec les animaux peuvent être particulièrement élevés. Ils comprennent la dévastation des cultures, la menace pour les hommes et le bétail, et la perte de la terre — réservée à la faune et la flore — qui pourrait être utilisée autrement pour planter des cultures ou à d'autres fins.

Les éléphants sont responsables de près de 75 pour cent de tous les dégâts sur les cultures dans des zones communautaires, avec entre 30 et 45 de cas rapportés par circonscription électorale chaque saison. La plupart des communautés rurales sont proches des rivières, et ceci crée naturellement la compétition avec les animaux sauvages pour l'eau.

Des communautés locales ont vécu aux côtés des éléphants pendant des siècles. Mais, au cours des trois dernières décennies, de grands nombres de migrants sont arrivés dans la région du fleuve Zambèze, attirés par les bonnes conditions de production agricole et se sont installés sur des territoires qui font partie des couloirs de passage des éléphants, et autour des points d'eau.

Des communautés affectées ne reçoivent pas de compensation de la part du gouvernement. Toutefois, des conseils de district ruraux, dans le cadre du CAMPFIRE, ont mis de côté des fonds pour la perte de propriétés, de cultures et même pour des décès.

(*Cet article fait partie d'une série de papiers sur le développement durable rédigés par IPS-Inter Press Service et IFEJ-Fédération internationale des journalistes environnementalistes).