NAIROBI, 6 oct (IPS) – Une récente proposition du gouvernement kényan d'accorder l'amnistie aux autorités corrompues qui retournent les fonds volés, a suscité des inquiétudes dans ce pays d'Afrique de l'est, où certains craignent que l'initiative n'encourage davantage la corruption — et en fin de compte une culture de l'impunité.
"Si vous calculez la somme qu'on perd à travers la corruption, vous ne pouvez pas vous permettre d'accorder une amnistie", a déclaré à IPS, Maina Kiai, président de la Commission nationale des droits de l'Homme du Kenya. "C'est de l'argent du contribuable que nous parlons. Le gouvernement n'est pas propriétaire de l'argent, il ne peut pas, par conséquent, décider de l'amnistie. Ce sont les contribuables kényans, en tant que propriétaires de l'argent, qui peuvent prendre la décision", a-t-il noté, ajoutant que ceci devrait être fait par le biais d'un référendum.
L'initiative d'amnistie vient après la publication par la ministre de la Justice et des Affaires constitutionnelles, Martha Karua, d'une liste comprenant les noms de responsables gouvernementaux impliqués dans le présumé scandale Anglo-Leasing.
Révélé en 2004, ceci impliquait des contrats douteux de plusieurs millions de dollars pour la fourniture d'un système de production de passeports infalsifiables, et pour la construction de laboratoires de médicine légale pour la police. Les contrats impliquaient Anglo Leasing and Finance Ltd — une société fictive. Une partie de l'argent payé en relation avec cette escroquerie a apparemment été déjà récupérée.
Des autorités, dont des ministres dans l'ancien et l'actuel gouvernements, sont sur la liste.
Le scandale a opposé l'administration de Mwai Kibaki, en place depuis quatre ans, aux donateurs, et a débouché sur la démission de David Mwiraria, précédemment ministre des Finances — et de son homologue du département de la Justice, Kiraitu Murungi. Les noms des deux hommes figurent sur la liste de Karua.
Le nom de l'ancien ministre de la Sécurité intérieure Chris Murungaru est également cité, tout comme celui du vice-président Moody Awori qui a résisté aux pressions visant à le faire démissionner de son poste, soutenant qu'il n'avait commis aucun crime. La plupart des noms sur la liste figurent également dans un dossier sur le scandale Anglo Leasing compilé par John Githongo; cet ancien secrétaire permanent pour l'éthique et la gouvernance était chargé de conseiller Kibaki sur la lutte contre la corruption. Githongo a démissionné l'année dernière, affirmant que des membres influents du gouvernement entravaient ses efforts pour combattre la corruption. Il vit actuellement en Grande-Bretagne.
La Commission de lutte contre la corruption au Kenya (KACC) dit qu'elle a interrogé 270 personnes en relation avec Anglo Leasing, et a recommandé des poursuites contre un certain nombre d'entre elles; au nombre desquelles se trouvent quatre anciens ministres et trois anciens secrétaires permanents. Cette semaine, le procureur général a promis une action sur les cas présentés par la KACC.
Mise à part l'escroquerie Anglo Leasing, le Kenya continue d'être poursuivi par un autre scandale, l'affaire Goldenberg, qui s'est déroulée au début des années 1990.
A la suite de ce cas de corruption, environ 600 millions de dollars ont été perdus à travers des exportations fictives d'or et de diamant. Des membres clés du gouvernement, y compris l'ancien chef de l'Etat, Daniel arap Moï et plusieurs de ses ministres, étaient impliqués dans le scandale — décrit comme le plus grand jamais enregistré dans le pays. A ce jour, personne n'a été poursuivi en relation avec le crime.
Certains citoyens craignent que les énormes sommes d'argent impliquées dans la grande corruption ne permettent aux autorités de manipuler l'offre d'amnistie.
"Comment pouvons-nous être sûrs que les pillards retourneront tout ce qu'ils ont volé? Il se peut qu'un individu retourne un dixième de ce qu'il a volé, laissant le plus gros de la somme dans des banques étrangères, et qu'il soit néanmoins gracié", a dit à IPS Ochieng Asila, un vendeur de journaux dans la capitale, Nairobi.
"Que ceux qui ont volé subissent toute la (rigueur) de la loi, qu'ils retournent le butin et soit mis sous les verrous. Nous ne pouvons pas continuer par laisser le gouvernement jouer avec l'argent du contribuable alors que des millions de Kényans ne peuvent même pas avoir accès aux infrastructures de base".
Geoffrey Birundu du Réseau Nommer et couvrir de honte les auteurs de corruption, une grande institution regroupant des organisations anti-corruption, partage ces sentiments.
"S'il n'y a avait aucun pillage, le gouvernement aurait pu utiliser l'argent pour forer des puits artésiens dans la province du Nord-Est aride, et construire des hôpitaux dans les régions éloignées du pays où des gens meurent puisqu'ils font des kilomètres et des kilomètres pour se rendre dans un centre de santé. Les décès sont sans importance", a-t-il souligné. Des organisations de défense des droits de l'Homme ont annoncé qu'elles se lanceront dans une campagne d'éducation à travers le pays pour accroître une compréhension publique des inconvénients d'une amnistie, au cas où le gouvernement continuerait sur cette lancée. Certains députés envisageraient de présenter un projet de loi d'amnistie au parlement.
"Le problème de la corruption au Kenya existe parce que (des membres de) la classe politique…s'allient les uns aux autres, peu importe l'affiliation de leurs partis lorsqu'il s'agit de discuter des questions qui les protègeront et garniront davantage leurs portefeuilles", a déclaré Kiai.
Le gouvernement de Kibaki est arrivé au pouvoir en 2002 sur une plate-forme anti-corruption, dans un mouvement que certains pourraient maintenant regarder avec ironie.

