POLITIQUE-RDC: Profondes divergences au sein de l'église catholique avant les élections – Analyse

BUKAVU, 27 juil (IPS) – Les évêques de l'église catholique de la République démocratique du Congo (RDC) semblent avoir accordé leurs violons en appelant jeudi le peuple congolais à aller voter massivement dimanche prochain pour élire leur nouveau président et leurs députés.

Cette unanimité intervient seulement trois jours avant les élections générales du 30 juillet, car à moins d'une semaine de la fin de la campagne électorale, un débat crucial agitait encore profondément la communauté des évêques catholiques de ce grand pays d'Afrique centrale. La question essentielle était de savoir s'il fallait geler la campagne électorale et appeler les acteurs politiques à de nouvelles négociations politiques afin d'éviter une nouvelle grave crise provenant de fortes contestations des élections et susceptibles de déboucher sur une reprise des hostilités pour un pays qui sort à peine de la guerre. L'autre question importante était de savoir s'il fallait plutôt continuer le processus jusqu'à sa fin, le temps n'étant plus à des négociations politiques qui risquent de prolonger inutilement la transition politique caractérisée par une quasi-absence de l'Etat de droit et une crise de légitimité, se demandent des analystes. Les prélats catholiques, généralement connus et appréciés pour une parfaite gestion de leurs divergences internes, ont curieusement étalé, ces derniers jours, leurs discordances sur la place publique. Le débat est effectivement fondamental pour un pays qui ressemble à une poudrière prête à exploser à la moindre occasion. Mais, en considérant la longueur des débats et une tendance reconnue des acteurs politiques congolais à se délecter de l'ambiance des interminables palabres, et surtout l'effort financier que coûteraient de nouvelles négociations, les analystes s'interrogent sur le bien-fondé de la position des partisans du gel de la campagne électorale. Parmi eux, figure Monseigneur Laurent Monsengwo, archevêque de Kisangani, une ville de l'est de la RDC, et président de la Conférence épiscopale nationale du Congo (CENCO).

Mgr Monsengwo, 73 ans, dont on ne peut pas douter des qualités avérées de bon analyste de la scène politique congolaise, s'est rendu célèbre par sa manière jugée unanimement responsable dont il avait dirigé la Conférence nationale souveraine à la fin du régime Mobutu, au début des années 1990. En face de Mgr Monsengwo, se trouve l'abbé Apollinaire Malumalu, 43 ans, président de la Commission électorale indépendante (CEI), docteur en sciences politiques et dont on ne peut pas non plus douter des qualités intellectuelles dans la maîtrise de la situation politique congolaise. Les deux hommes d'église s'opposent totalement depuis la mise en place de la CEI au point que beaucoup de Congolais se demandent si la divergence fondamentale ne se situe pas plus entre individus qu'entre institutions.

Le premier accroc entre les deux hommes remonte à fin 2004, lorsque répondant à une question de Radio France internationale sur la possibilité ou non d'organiser les élections générales dans les délais, l'abbé Malumalu avait déclaré qu'il était matériellement impossible de tenir le pari, le temps étant trop court. Cette déclaration avait occasionné des affrontements sanglants, en janvier 2005, à Kinshasa et Mbujimayi, entre la police et des militants de l'Union pour la démocratie et le progrès social (UDPS) de l'opposant Etienne Tshisekedi, qui accusaient le président de la CEI de vouloir retarder volontairement les élections. Les affrontements avaient fait une dizaine de morts. Une phrase sibylline de Mgr Monsengwo, à cette occasion et en pareilles circonstances, n'avait pas manqué de faire tiquer beaucoup de chrétiens catholiques sur les relations entre les deux personnalités. “En faisant sa déclaration à RFI, l'abbé n'engage pas l'église catholique”, avait réagi le président de la CENCO. Beaucoup de Congolais, chrétiens ou non, s'étaient dits indignés par cette réaction et avaient préféré que Mgr Monsengwo soit plus solidaire de l'abbé Malumalu, vu son jeune âge et sa courte expérience en politique. Le fossé s'élargit lorsque, fin-mai 2006, le président de la CEI rend publique la date des élections qu'il fixe au 30 juillet. Mgr Monsengwo déclare : “Etant donné qu'il se confirme qu'il est impossible d'organiser les élections avant le 30 juin 2006 (date légale de la transition), ainsi que cela a été prévu par l'Accord global et inclusif (de 2002) et par la constitution de la transition, il va de soi que tout réaménagement du calendrier électoral ne peut se faire unilatéralement". Selon lui, "Il doit être le fruit d'un consensus entre les forces vives de la nation”. C'est à peine si le président de la conférence épiscopale n'accuse pas le jeune abbé d'intention délibérée de manipulation des élections, expliquent des analystes. Selon Mgr Monsengwo, “Il faut éviter que cette campagne ne se déroule dans un climat de mensonge et de supercherie qui ferait des échéances électorales une mascarade”. A la même occasion, l'archevêque de Kisangani se fait également l'avocat de l'inclusivité, appelant à l'intégration de Tshisekedi, absent du processus qu'il a, lui-même, décidé de boycotter. Mgr Monsengwo estime que l'absence de Tshisekedi et de ses partisans est de nature à décrédibiliser les élections et de provoquer des contestations électorales. En conséquence, le prélat demande le gel de la campagne pour permettre la tenue de nouvelles négociations qui incluraient toutes les tendances politiques. La même idée est partagée par un groupe de 19 candidats à l'élection présidentielle, qui avaient signé et rendue publique une pétition dans ce sens, début-juillet.

Les responsables de la CEI ont feint d'ignorer toutes ces déclarations et pétitions. “Le train des élections est pratiquement à destination. Les élections présidentielles et législatives auront bel et bien lieu à la date prévue, soit le 30 juillet 2006”, avait réagi, imperturbable, l'abbé Malumalu au cours d'une conférence de presse à Kinshasa, le 20 juillet. Le président de la CEI est soutenu dans sa position par la majorité de la classe politique congolaise, et notamment par tous les évêques des provinces du Nord-Kivu et du Sud-Kivu (est du Congo) qui, dans une longue déclaration publiée dans la presse, évoquent les pires souffrances endurées par les populations de l'est du pays tout le long des deux dernières guerres civiles (1996-1997 et 1998-2002). Selon les statistiques des organisations humanitaires internationales, quelque quatre millions de Congolais sont morts, du fait de la guerre ou de ses conséquences — la maladie et la famine — rien qu'entre 1998 et 2002. Les conséquences de cette guerre sont visibles dans les deux provinces du Kivu en particulier. “Nous avons hâte d'en terminer avec cette période de transition qui n'en finit pas de durer et qui maintient toute la nation dans l'incertitude quant à son futur. Seules les élections mettront fin à cette situation de non-Etat et nous n'avons pas le droit de rater l'occasion”, indiquent les évêques des deux provinces dans leur déclaration. Les milieux catholiques de l'est de la RDC soupçonnent les 19 candidats pétitionnaires de vouloir inventer des scénarios-catastrophes afin de provoquer une crise politique avant les élections. C'est également la position de Pierre Pay Pay, candidat à la présidentielle, originaire du Nord-Kivu. “A l'ouest, les politiciens ont fait de la politique une carrière, ce qui n'est pas le cas à l'est. Ici, nous avons trop souffert des crises politiques, nous avons perdu des milliers de frères et de sœurs dans des guerres imbéciles. Nous avons besoin d'en finir avec l'étape des élections”, a-t-il déclaré à IPS, cette semaine.

Quelque 25 millions d'électeurs choisiront le président sur 32 candidats au cours de ces élections pluralistes et libres, les premières depuis environ 40 ans.