RABAT, 26 juil (IPS) – La corruption est répandue au Maroc, selon le dernier classement de Transparency International (TI) qui place le royaume au 78ème rang, avec une note de 3,2 sur 10.
Cette position dévoile l'ampleur d'un phénomène qui semble gangrener toutes les facettes de la vie publique.
Des petits services administratifs quotidiens aux grands appels d'offre et transactions économiques, la corruption règne en maître, au point de passer pour un acte qui n'est passible d'aucune sanction. “On connaît souvent à l'avance sur qui vont tomber les petits comme les grands marchés (publics)”, affirme Souad Rachidi, une fonctionnaire résidant à Rabat, la capitale marocaine. En 1999, une année après l'arrivée du gouvernement d'Abderrahman Youssoufi — un socialiste et ancien exilé –, Rabat occupait le 45ème rang mondial sur le classement de TI, une organisation non gouvernementale (ONG) basée à Berlin. Le gouvernement de l'alternance (1998-2002) avait, en effet, adopté le principe de la “Moralisation de la vie publique”. C'est sous ce gouvernement qu'ont été constituées deux commissions d'enquête portant sur l'argent public, la première dans l'affaire du Crédit immobilier et hôtelier (CIH-banque publique), la deuxième autour de la Caisse nationale de la sécurité sociale (CNSS-caisse d'Etat).
Le retour des technocrates sans appartenance politique aux affaires en 2003 aurait, selon plusieurs ONG, favorisé cette ascension extraordinaire de l'indice de corruption dans ce pays d'Afrique du nord. Face au nouveau classement confirmant une expansion de la corruption au Maroc, le gouvernement a annoncé, ces derniers jours, une stratégie de lutte contre le phénomène. Sans tapage médiatique, le gouvernement a mis en place une commission interministérielle chargée d'examiner un nouveau plan d'action relatif aux mesures à prendre. L'initiative, selon des sources proches du cabinet du Premier ministre, s'est débarrassée de l'idée d'une grande loi qui ne saurait parer à un phénomène aussi enraciné que la corruption dans le tissu relationnel global. Le plan, ajoutent les mêmes sources, comporte ainsi plus de 50 mesures, dont certaines ont une dimension sectorielle. Parmi ces mesures, il est prévu de créer un observatoire consultatif de la corruption, chargé, entre autres, de saisir la justice si des faits de corruption s'avèrent réels. A cet égard, les procédures ont été simplifiées, et le gouvernement prévoit la suppression du contact entre le corrupteur et le corrompu éventuels.
Tout en cautionnant, pour l'instant, cette initiative, plusieurs observateurs se demandent si elle est guidée par une prise de conscience ou une simple opération de charme en direction des partenaires étrangers et de l'opinion publique nationale.
Said Zeryouh, secrétaire général adjoint du Mouvement de la jeunesse démocratique et progressiste du Maroc, estime que “les antécédents accusés en la matière nous empêchent, pour l'instant, de juger à partir des intentions autoproclamées; il vaut mieux attendre les actions concrètes et le degré de leur traduction dans les faits”. TI-Maroc, qui estime que la corruption reste un blocage pour le développement global du Maroc, a néanmoins salué ce projet de plan d'action, formant le vœu que ceci soit accompagné de mécanismes d'application. “Nous ne pouvons que saluer ce développement survenu en la matière, mais nous sommes toujours dans l'attente des modalités de mise en œuvre, notamment en ce qui concerne la mise en place d'un observatoire indépendant de la corruption”, a déclaré à IPS, Azeddine Akesbi, un membre dirigeant de TI-Maroc. Mais pour cet activiste anti-détournement et anti-pillage des deniers publics, “le chemin de la moralisation commence par un premier pas, à savoir la ratification de la Convention des Nations Unies contre la corruption, signée par le Maroc en 2003 et l'adaptation de la législation marocaine à ses dispositions”. Nabil Benabdellah, le ministre marocain de la communication, avait fait part récemment de la promesse du gouvernement de ratifier cette convention.
Outre cet élément juridique, les revendications de TI-Maroc sont liées à la réforme de la loi sur les marchés publics, la réforme de la justice, la mise en œuvre de la déclaration du patrimoine pour certains corps de métiers exposés à la tentation, et la création d'une agence indépendante — un observatoire — de lutte contre la corruption. Le gouvernement est, toutefois, sur le point de répondre favorablement à cette requête, mais des analystes estiment que la proposition du Premier ministre Driss Jettou reste en deçà de la condition d'indépendance requise par les ONG spécialisées. “La création d'un observatoire indépendant par rapport à l'exécutif reste essentielle, dans la mesure où tout autre organisme dépendant du gouvernement ne saura remédier à la situation qui prévaut actuellement”, explique Akesbi, indiquant que ce fléau n'est pas une fatalité et que le Maroc devrait plutôt s'inspirer des expériences de pays tels que Hong Kong et Singapour. Au début des années 1980, Hong Kong avait choisi de combattre la corruption en créant une agence indépendante avec des moyens financiers et humains énormes — plus d'un milliard de dollars et 1.200 personnes. Le tout soutenu par un arsenal légal qui autorise la poursuite en justice toute tentative de corruption. Des études avaient démontré, à l'époque, que les autorités avaient réussi à récupérer huit fois plus les coûts investis dans cette opération.
Certes, la justice marocaine s'est occupée, au cours des dernières années, de plusieurs dossiers relatifs à la corruption, mais la presse et les ONG de défense des droits humains estiment que ces opérations sont minimes par rapport à l'ampleur des crimes économiques. De surcroît, ajoutent les ONG, les autorités cherchent “les petits poissons au moment où les gros calibres sévissent dans l'impunité”. Pas de statistique disponible, mais plusieurs fonctionnaires, ainsi que des policiers et gendarmes sont parfois poursuivis et condamnés à des peines variées. Mais, des ONG comme l'Association marocaine des droits humains, l'Organisation marocaine des droits de l'Homme et l'instance de protection de l'argent public estiment que la justice ne poursuit que des menus fretins. Pour Fatima Amrani, un usager habituel des services de santé publique à Casablanca (ouest du Maroc), “La situation est critique, mais ne donne jamais naissance à un mouvement de plaintes de la part des parties lésées, en raison du sentiment fort d'impunité et aussi de peur que la situation se retourne contre les plaignants”. C'est ce qui explique, selon elle, la rareté des plaintes contre les faits de corruption au Maroc. Pour beaucoup d'observateurs, la gravité de la situation est corollaire d'un déficit de démocratisation et de moralisation du système politique marocain.
Selon des ONG spécialisées, sur les 70 milliards de dollars circulant dans les marchés publics marocains, 15 pour cent sont touchés par la corruption.

