OUAGADOUGOU, 27 juil (IPS) – Les organisations de la société civile et les parties politiques d'opposition ne décolèrent pas après le non-lieu prononcé par la justice du Burkina Faso dans l'affaire du meurtre du journaliste Nobert Zongo.
"Ce verdict est scandaleux et une honte pour la justice de notre pays", s'insurge Jean Claude Méda, président de l'Association des journalistes du Burkina, une organisation non gouvernementale (ONG) basée à Ouagadougou, la capitale burkinabé. "Nous ne pouvons pas imaginer qu'avec tous les moyens mis à la disposition du juge d'instruction, et avec tout ce qui a été fait comme travail par la commission d'enquête indépendante, qu'on aboutisse à un non-lieu".
Au cours d'une conférence de presse, la semaine dernière, à Ouagadougou, le procureur Adama Sagnon a déclaré que l'adjudant Marcel Kafando, inculpé dans ce meurtre, a bénéficié d'une ordonnance de non-lieu parce que le sergent-chef Jean Racine Yaméogo, le principal témoin, serait revenu sur sa première déposition. Ensuite, Kafando serait resté “constant” durant les différents interrogatoires.
Kafando, ex-adjudant de la garde présidentielle, a été inculpé en février 2001 pour assassinat et destruction de biens mobiliers après le témoignage du sergent-chef Yaméogo. Yaméogo avait, en effet, démenti les propos de Kafando qui affirmait qu'il était en sa compagnie le jour du meurtre de Zongo. Kafando a toujours maintenu cet alibi. Mais dans une confrontation en mai dernier devant le juge, Yaméogo s'est rétracté en déclarant ne pas se souvenir de la date de sa rencontre avec Kafando et qu'il ne se rappelait plus s'il était en sa compagnie le jour de l'assassinat. C'est ce doute qui a entraîné la relaxe de Kafando.
Selon le procureur, l'adjudant Kafando a été mis en liberté sur la base du fait qu'en droit, “le doute profite à l'accusé”.
“C'est inadmissible que le seul inculpé dans cette affaire soit blanchi aussi facilement. Nous sommes profondément déçus par la légèreté avec laquelle la justice burkinabé a instruit cette affaire”, a déclaré Gabriel Baglo, directeur du Bureau Afrique de la Fédération internationale des journalistes, une ONG basée à New York. Pour Reporters sans frontières, une autre ONG internationale de défense des journalistes et de la liberté de presse, basée à Paris, ce "non-lieu dans l'affaire Zongo est un déni de justice honteux et scandaleux".
“C'est inquiétant qu'après huit ans d'enquête et malgré la mise sur pied d'une commission indépendante, les autorités décident d'annuler les charges”, s'indigne Joel Simon, le directeur exécutif du Comité pour la protection des journalistes, une ONG basée également à New York. “Si nous laissons mettre au casier le cas Zongo, ce sera un mauvais signal envoyé aux assassins de journalistes, et le meurtre de Zongo va continuer de jeter une ombre sur la presse indépendante du pays”.
Les corps de Norbert Zongo — qui était à l'époque directeur de l'hebdomadaire 'L'Indépendant' — et des trois personnes qui l'accompagnaient ont été retrouvés calcinés dans leur voiture à environ 100 kilomètres au sud de Ouagadougou, sur une route, le 13 décembre 1998. Au moment de son assassinat, Zongo enquêtait sur la mort suspecte du chauffeur du frère cadet du président burkinabé Blaise Compaoré. Zongo venait de publier des articles révélant l'implication de François Compaoré, le frère du président, dans le meurtre de ce chauffeur, David Ouedraogo, accusé de vol d'argent et torturé à mort. La mort de Zongo avait provoqué des manifestations sans précédent dans ce pays d'Afrique de l'ouest, qui ont poussé le gouvernement burkinabé à mettre sur pied une commission d'enquête indépendante et un collège de sages, chargé de réfléchir sur les réformes politiques nécessaires pour faire baisser la tension.
La pression de la rue avait ainsi poussé le gouvernement à réformer le code électoral et la constitution du pays, avec pour objectif d'assurer une meilleure représentativité des différents courants politiques au sein de l'Assemblée nationale et de limiter le mandat présidentiel à deux de cinq ans chacun.
La commission d'enquête avait conclu que la mort de Zongo était liée à ses activités professionnelles. La commission avait également cité six soldats de la garde présidentielle comme “suspects sérieux” dans l'assassinat du journaliste.
L'opposition burkinabé craint que ce non-lieu prononcé par la justice dans l'affaire Zongo ne soit le prélude à une remise en cause des acquis de la lutte contre l'impunité déclenchée au lendemain de l'assassinat du journaliste. L'opposition s'est déjà recueillie sur la tombe de Zongo, samedi dernier dans un cimetière de la capitale pour, dit-elle, rappeler son engagement à poursuivre la lutte jusqu'à faire triompher la justice.
“Ce qui vient de se passer est éminemment politique; il y a des élections à venir et nous pensons que le pouvoir va vers autre chose”, déclare Christian Koné, porte-parole de l'opposition.
Selon des analystes, l'opposition craint un nouvel amendement de la constitution et d'autres modifications éventuelles du code électoral par le pouvoir pour les élections législatives de 2007. Par ailleurs, l'opposition accuse le pouvoir du président Compaoré de s'appuyer sur le score obtenu lors de la récente élection présidentielle pour prendre certaines décisions impopulaires. Compaoré au pouvoir depuis 19 ans avait été réélu avec plus de 86 pour cent des suffrages exprimés en novembre 2005.
“L'ordonnance de non-lieu que vient de prendre la justice…dans l'affaire Nobert Zongo en faveur de Marcel Kafando n'a pas seulement l'intention d'éteindre une procédure, elle veut aussi et surtout éteindre cette flamme de réprobation populaire à la suite de ce quadruple assassinat (de Zongo et ses trois compagnons)”, affirme encore l'opposition dans un communiqué transmis à IPS, cette semaine. L'avocat de la famille de Zongo a déjà annoncé un appel de la décision de justice. “L'affaire Norbert Zongo n'est pas un dossier qui peut être classé, encore moins enterré”, prévient l'avocat Benewindé Sankara. Selon l'avocat Sankara, la justice burkinabé refuse de se saisir de certains dossiers en raison de leur sensibilité. “L'affaire restera là tant que le droit ne sera pas dit. C'est la prospérité, et il faut accepter de lutter pour la prospérité”. Cependant, l'avocat demeure sceptique pour l'aboutissement du dossier. “Depuis la mort de Norbert Zongo, beaucoup de gens étaient sceptiques. Et aujourd'hui, huit ans après, je crois que ceux qui étaient sceptiques ont véritablement raison parce que c'est à l'image de la justice burkinabé”, a indiqué Sankara à IPS.

