ABIDJAN, 19 juil (IPS) – Les partisans du président ivoirien, Laurent Gbagbo, les 'jeunes patriotes', s'opposent au processus des audiences foraines qui doit aboutir à l'identification des populations et des électeurs pour les élections présidentielles prévues en Côte d'Ivoire le 30 ctobre prochain.
Ces manifestants ont paralysé, mercredi, la capitale économique ivoirienne, Abidjan et certaines villes de l'intérieur de ce pays d'Afrique de l'ouest coupé en deux depuis le 19 septembre 2002 par une rébellion armée. Après avoir décrété, la veille, "la journée de mercredi, jour de tous les dangers", les jeunes patriotes sont passés mercredi aux actes, érigeant des barrages et incendiant des pneus dans différents quartiers d'Abidjan, pour empêcher la libre circulation des personnes qui se rendaient à leur lieu de travail. Du coup, les magasins et les services étaient restés fermés dans le centre-ville toute la journée de mercredi, les jeunes patriotes n'ayant commencé à lever leurs barrages qu'en début de soirée. A trois mois des élections présidentielles, la Côte d'Ivoire a toujours du mal à entamer la phase nationale des audiences foraines prévues pour durer deux mois. En effet, depuis une semaine, une vive polémique oppose les différents acteurs de la crise ivoirienne sur le mode de fonctionnement du processus.
Recevant le corps préfectoral déplacé de guerre — les préfets et sous-préfets qui exerçaient dans le nord et l'ouest du pays avant la crise — mardi à Abidjan, pour évoquer son éventuel redéploiement, le président Gbagbo s'est officiellement opposé au processus des audiences foraines. “Sans désarmement, pas d'audiences foraines. Le débat aujourd'hui, autour des audiences foraines, c'est le désarmement. On ne peut pas aller aux élections sans le désarmement, or les audiences foraines, c'est le premier acte des élections”, a déclaré Gbagbo.
Pour le Front populaire ivoirien (FPI), le parti de Gbagbo, "Nous sommes opposés aux audiences foraines. Nous exigeons que le désarmement ait lieu d'abord avant de procéder à l'identification", avait lancé auparavant Pascal Affi N'guessan, le président du FPI. "Nous n'allons pas cautionner une telle mascarade et nous appelons nos militants à s'opposer, par tous les moyens, à ce processus".
Au sortir d'une rencontre samedi dernier avec le Premier ministre Charles Konan Banny, le Parti démocratique de Côte d'Ivoire, de l'opposition, avait, de son côté, souhaité que soient déployés les préfets "sur toute l'étendue du territoire national afin de permettre la fiabilité des opérations des audiences foraines".
De leur côté, après s'être momentanément opposés à la séparation des nationaux et des non nationaux pour les audiences foraines, les ex-rebelles (Forces nouvelles) ont finalement approuvé le processus, dans un communiqué rendu public lundi. Ils ont, toutefois, dénoncé “l'irresponsabilité qui soutend ces décisions de boycott du FPI. Les Forces nouvelles mettent en garde M. Laurent Gbagbo, le FPI…contre les conséquences imprévisibles de tels actes”.
Les audiences foraines dans les zones sous contrôle rebelle, selon des contacts de IPS, se sont partiellement déroulées mardi et mercredi.
Cependant, des contrées éloignées, comme Tiémé et Tengrela, dans l'extrême-nord de la Côte d'Ivoire, n'avaient pas encore reçu leurs équipes chargées des opérations.
“Le processus de paix glisse allègrement vers une impasse qui pourrait compromettre les élections”, avertit Aubrey Hooks, ambassadeur des Etats-Unis en Côte d'Ivoire, après une longue tournée dans les zones sous contrôle rebelle. Il a toutefois indiqué qu'il ne fallait pas se fixer sur la tenue des élections. “Le plus important, c'est qu'il y a une réelle volonté des populations d'aller à la paix. Elles sont excédées par tant d'années de crise et il faut leur accorder cette chance. Que les élections aient lieu ou pas, ce n'est pas cela le plus important”, a déclaré Hooks, lors d'une rencontre avec la presse, mardi, à Abidjan.
L'identification des populations est l'une des principales revendications des rebelles. Du 18 au 25 mai, des audiences foraines tests avaient été organisées sur sept sites pilotes. Elles avaient donné des résultats mitigés, selon des analystes. Les rebelles, qui occupent la moitié nord du pays, soutiennent avoir pris les armes en 2002 pour lutter contre l'exclusion présumée des populations de cette partie du pays. Ils exigent que ces dernières disposent désormais de leurs droits identitaires.
Les audiences foraines concernent les personnes âgées de 13 ans et plus qui n'ont jamais été déclarées à l'état civil et qui vivent sur le territoire ivoirien sans papier d'identité. Selon l'Institut national de la statistique, sur les quelque 17 millions de personnes vivant en Côte d'Ivoire, en 2006, environ 3,5 millions ne possèdent pas de papier d'identité, dont près de deux millions sont dans le nord du pays, parce qu'à leur naissance, elles n'ont pas été déclarées à l'état civil qui délivre des actes de naissance. Les audiences foraines, qui déplacent des magistrats et des fonctionnaires de l'état civil des villes vers les villages, visent à délivrer, après audition des anciens et chefs des communautés, des actes de naissance aux personnes qui n'ont pas de papier administratif prouvant leur naissance dans une localité. Ce processus permettra, à terme, d'identifier également les électeurs qui seront autorisés à voter pendant les prochains scrutins.
“Par le passé, beaucoup de personnes n'avaient pas de souci de pièces d'identité. Aujourd'hui que cela est devenu un outil nécessaire, on se rend compte de l'ampleur du mal”, a expliqué à IPS, Mathias Ablé, un politologue résidant à Abidjan.
Face au retard qui s'accumule progressivement dans l'organisation des audiences foraines, le processus de sortie de crise est quasiment bloqué et les élections, prévues au plus tard le 30 octobre par les Nations Unies — après un report d'une année — sont de plus en plus compromises. Les populations, elles, sont excédées. “Nos politiciens sont cruels. Quand vont-ils s'accorder pour nous laisser enfin en paix?”, interroge Martial Assy, un habitant d'Abidjan. Après avoir parcouru une dizaine de kilomètres à pied, en raison du manque de moyens de transport, il est retourné à la maison, sans pouvoir aller travailler sur un chantier portuaire.
“Il faudra un soulèvement populaire pour régler cette affaire et les chasser tous. Nous en avons assez de subir. L'économie prend chaque fois un coup et personne ne s'en émeut. C'est bien dommage!”, dit-il à IPS.
"Nous dénonçons les forces politiques qui entravent les opérations de recensement. Elles désirent que la crise perdure pour continuer d'en tirer les dividendes", a déclaré Salimata Porquet, la présidente du Forum international des femmes pour le développement et la paix. "Nous les interpellons (les forces politiques) pour qu'elles prennent conscience, en toute sagesse, des souffrances des femmes, des enfants et des populations qui ont hâte de voir leur pays sortir de la crise”. Une constitution élaborée en 2000 sous le général Robert Guei, arrivé au pouvoir par un coup d'Etat en décembre 1999, dispose que le président de la République "doit être ivoirien d'origine, né de père et de mère eux-mêmes ivoiriens d'origine". Cette disposition a été l'origine de l'exclusion de l'ancien Premier ministre Alassane Ouattara de l'élection présidentielle de 2000. Ses adversaires affirment qu'au moins un de ses parents est étranger. Cette exclusion de Ouattara — qui est originaire du nord — est considérée par des analystes comme l'une des causes profondes de la rébellion armée de 2002.

