DROITS-COTE D'IVOIRE: Report probable des élections, mais les femmes se préparent

ABIDJAN, 6 juil (IPS) – Un sommet sur la crise ivoirienne s'est réuni mercredi, à Yamoussoukro, la capitale politique de la Côte d'Ivoire, entre le secrétaire général de l'0NU, Kofi Annan, les médiateurs africains et la classe politique nationale pour évaluer le processus de paix.

Le sommet a demandé la reprise immédiate du contrôle quadripartite du processus de pré-cantonnement pour le désarmement des combattants en vue de parvenir à son terme et au démantèlement des milices avant le 31 juillet prochain.

Le sommet a recommandé également la publication d'un décret présidentiel d'ici le 15 juillet, autorisant la Commission électorale indépendante à procéder à tout ajustement nécessaire du Code électoral pour les élections à la fin de la transition.

"L'assemblée générale de l'ONU débattra, à la mi-septembre à New York, du problème du mandat du président ivoirien Laurent Gbagbo, qui a expiré fin octobre 2005 puis a été prorogé d'un an maximum par les Nations Unies", a annoncé Annan au cours d'une conférence de presse, mercredi à Yamoussoukro.

L'élection présidentielle était prévue au plus tard le 30 octobre 2006, mais le secrétaire général de l'ONU n'exclut pas un nouveau report à cause du retard pris dans les processus de désarmement des combattants et d'identification des électeurs.

En attendant de savoir la date définitive des scrutins, les femmes ivoiriennes se posent des questions pour lesquelles elles cherchent, depuis près d'une année, des réponses pour affronter à égalité les hommes pendant les prochaines élections dans ce pays d'Afrique de l'ouest. "Pourquoi pas une femme? Comment devenir présidente? Comment devenir député ou maire?" Réunies au sein de la Coalition des femmes leaders de Côte d'Ivoire (CFLCI), une organisation non gouvernementale (ONG) créée en octobre 2005 et basée à Abidjan, les femmes ivoiriennes s'activent de plus en plus à leur auto-formation et celle d'autres femmes du pays sur les stratégies de campagne en vue d'accéder à un poste électif.

L'association regroupe des femmes leaders d'opinions, managers de société ou juristes, toutes tendances politiques confondues.

En mai dernier, avec le soutien de l'ambassade des Etats-Unis en Côte d'Ivoire, elles s'étaient retrouvées à Abidjan pour s'inspirer d'un livre intitulé 'Comment remporter sa première élection : vade-mecum du candidat' de l'Américaine Susan Guber. “La femme doit désormais mieux s'affirmer sur l'échiquier politique”, avait souligné la présidente de la CFLCI, Dao Gabala.

Pour Gabala, “Il y a cette stratégie collective qui permet de faire pression sur l'opinion et sur nos leaders pour que les femmes s'expriment dans les prochains scrutins. Elle met l'accent surtout sur la participation des femmes comme une nécessité démocratique”, a-t-elle indiqué. “Cette stratégie peut se jouer dans chaque parti politique à condition que les femmes, pour une fois, acceptent de revendiquer des postes électifs”.

Selon le Bureau national d'études techniques et de développement, après les élections présidentielles et législatives de 2000, et les municipales de 2001, la Côte d'Ivoire compte 19 femmes sur les 225 députés du parlement, soit 8,44 pour cent; 25 femmes maires sur 197, soit 12,69 pour cent.

Aujourd'hui, quatre femmes sont dans le gouvernement de transition sur 32 ministres (12,5 pour cent).

“Les femmes ne bénéficient pas d'un statut à la hauteur de leurs responsabilités et de l'impact de leurs activités dans la vie économique et sociale. La présence des femmes dans les instances de décision de la Côte-d'Ivoire est véritablement proche de zéro”, avait déploré Enise Kanaté Fofana, député-maire de Mankono (nord-ouest du pays).

Réponse indirecte du président Gbagbo, dans un entretien avec Radio Africa numéro un, le 7 juin : “Ce n'est plus moi qui nomme les ministres du gouvernement. A mon élection (en 2000), j'avais songé parvenir à une présence de 30 pour cent de femmes dans mon équipe, jusqu'en 2005. Mais avec la nouvelle donne politique due à la crise, cela n'a pas été possible”.

En Côte d'Ivoire, aucune loi n'a été adoptée pour définir la représentativité des femmes dans les différents secteurs d'activités.. Cela n'empêche pas les femmes d'aspirer à jouer un rôle politique. Du 12 au 17 mars 2005 déjà, 45 femmes — futures candidates aux élections législatives, municipales et celles des conseils généraux prévues en 2006 — avaient reçu une formation en la matière.

Selon Kanaté, le porte-à-porte, l'environnement culturel, l'éthique et la formation des femmes sans parti sont les méthodes inculquées aux dames qui aspirent à un poste électif.

“Il ne faut pas céder aux provocations souvent exagérées de la presse, il faut dire la vérité aux populations, il faut accepter les handicapées (femmes illettrées) pendant le vote, le degré intellectuel importe peu”, a-t-elle conseillé aux candidates potentielles. Elles doivent être audacieuses et ignorer les moqueries et les coups bas de leurs adversaires pendant les campagnes électorales.

“Nous leur avons dit d'avoir un objectif précis, tout en ne se laissant pas distraire et de porter le débat sur le fond et non la forme de sorte à encourager les électeurs à ne débattre que sur les programmes des candidats”, a indiqué Gabala à IPS.

Cette prise en main, par les femmes, de leur destin fait son bonhomme de chemin et la société civile croit en sa réussite. “Qu'il y ait beaucoup de femmes candidates sera une bonne chose. D'abord, cela va attirer l'attention des hommes sur notre nouvel engagement et aussi faire changer les choses”, estime Isabelle Kouassi, une infirmière résidant à Abidjan, la capitale économique ivoirienne.

“Je ne vois pas d'inconvénient à voir des femmes à des postes de responsabilité. Ce cap est déjà franchi avec l'élection de femmes au pouvoir comme au Liberia, avec la présidente Ellen Johnson-Sirleaf. Si le programme d'une femme candidate me semble objectif, je n'hésiterai pas à l'élire”, affirme à IPS, Eric Koné, un magistrat basé à Abidjan.

Mais, tout le monde ne partage pas cet avis : “Je n'ai jamais milité en faveur de la cession du pouvoir aux femmes car je ne vois pas ce qu'elles pourraient nous proposer d'extraordinaire", déclare à IPS, Jean-Yves Kouassi, étudiant en Lettres modernes à l'Université d'Abidjan. Pour lui, la société traditionnelle a déjà placé les femmes "à l'ombre de leurs époux. Si elles veulent se mettre à l'avant-garde en recherchant le pouvoir politique, elles perdront de leur humilité".

Selon Constance Yai, présidente de l'Association ivoirienne de défense des droits des femmes, une ONG basée à Abidjan, “les femmes ont compris que personne ne fera leur bonheur à leur place. Toute initiative de son émancipation recevra le soutien total de toutes les femmes ivoiriennes et même mondiales”.

Depuis le 19 septembre 2002, la Côte d'Ivoire est scindée en deux par une rébellion armée qui occupe la moitié nord du pays. Celle-ci soutient avoir pris les armes pour lutter contre l'exclusion présumée des populations de cette partie du pays. Et le pays n'est toujours pas réunifié ni réconcilié, malgré les efforts de la médiation internationale.

En dépit de ces incertitudes liées à la tenue des élections, les femmes demeurent concentrées sur leur objectif : bousculer la hiérarchie actuelle aux prochaines élections avec une forte présence féminine dans les instances de décisions.

Cependant, certaines parmi les responsables mettent en garde, soulignant que les femmes s'engagent dans la politique pour le bien-être des populations et non pour leurs propres poches, comme le font certains hommes politiques. Elles ne doivent donc pas chercher à s'enrichir sur le dos de leurs administrés.