GENEVE, 21 juin (IPS) – Les militants tunisiens doutent de l'efficacité d'un Conseil des droits de l'Homme des Nations Unies capable d'élire des dictatures comme membres. De passage à Genève, Radhia Nasraoui raconte comment les libertés continuent d'être bafouées en Tunisie, un pays d'Afrique du nord.
Reine de la défense des sans voix en Tunisie, la prestigieuse avocate Radhia Nasraoui a mis sa vie en péril en 2003 lors de la première phase du Sommet mondial sur la société de l'information (SMSI). Sous l'œil des caméras du monde entier, elle a observé une grève de la faim de 54 jours pour réclamer le respect des libertés dans son pays. Aujourd'hui, elle rassemble autour d'elle les avocats de toutes tendances confondues (islamistes, démocrates, nationalistes…) pour sauver la profession d'une mainmise des autorités. Cette infatigable petite femme, mère de trois filles, capable de s'émerveiller et de rire de tout, a surtout réussi à se dégager des carcans idéologiques pour dénoncer les tracasseries et les emprisonnements arbitraires en Tunisie. De passage à Genève, elle se dit déçue du nouveau Conseil des droits de l'Homme qui remplace l'ancienne Commission des droits de l'Homme de l'ONU. Elle a accordé une interview à Carole Vann de InfoSud.
Q: Pourquoi êtes-vous à Genève? R: J'ai été invitée par l'Association pour la prévention de la torture (APT) à une table ronde sur le droit de visite de délégations dans les prisons. Ce droit, contenu dans le protocole facultatif de la Convention contre la torture, permet de créer des mécanismes nationaux et internationaux, à travers des visites d'experts, pour prévenir la torture dans ces lieux hermétiques que sont les prisons. Q: Que tirez-vous de cette rencontre? R: J'avais l'impression de venir d'une autre planète, car je me suis retrouvée face à des interlocuteurs avec qui on ne peut jamais dialoguer en Tunisie : il y avait un inspecteur des prisons du Royaume-Uni, un inspecteur de police. De plus, les thèmes qui étaient abordés étaient tellement éloignés de la réalité des geôles tunisiennes… Chez nous, jamais une commission parlementaire n'a pu visiter de prisons, même les magistrats ne peuvent pas y rencontrer les prisonniers, seul à seul. Les avocats voient jour après jour leurs droits se restreindre. Par exemple, un avocat ne peut plus revoir son client une fois le jugement en appel prononcé. Pourtant la Tunisie a signé la Convention contre la torture. Le président Ben Ali l'a ratifiée dès son arrivée au pouvoir en 1987. La Tunisie, en “Etat modèle” est toujours prête à ratifier toutes les conventions, y compris ce protocole. Elle serait alors capable de créer des fausses ONG (organisations non gouvernementales) pour faire des visites fantoches.
Q: Que sont devenues les libertés en Tunisie depuis le Sommet mondial sur la société de l'information en novembre 2005? R: Elles empirent : les agressions physiques, les humiliations sont quotidiennes. Les réunions sont systématiquement interdites. Le métier des magistrats et avocats (5.000 dans tout le pays) est spécialement menacé. Un texte de loi vient de mettre l'Institut de formation des avocats sous tutelle du ministère de la Justice. Cela signifie que l'on passe par une censure avant d'obtenir son diplôme.
Q: Comment interprétez-vous la récente expulsion de Tunisie de Yves Steiner, représentant d'Amnesty International Suisse? R: Il s'agissait du congrès annuel de Amnesty. Plus de 200 personnes étaient présentes. Dans son intervention, Yves Steiner a rappelé le discours musclé du président suisse lors du SMSI. Cela n'a pas plu. Les policiers tunisiens ont alors fondu sur Steiner et l'ont arraché de la salle en le brutalisant. Q: Comment expliquez-vous ce durcissement du régime même face aux étrangers? R: Ben Ali se sent fort du soutien des Etats-Unis et de L'Europe. De plus, toutes les bavures faites soi-disant au nom de la lutte contre le terrorisme lui donnent toute légitimité. Q: Le nouveau Conseil des droits de l'homme. Un espoir? R: Pour nous, ce conseil a perdu sa crédibilité à partir du moment où la Tunisie a été élue membre. C'est dommage. On aurait pu utiliser ce genre d'instance pour lutter contre les dictatures…
Il y a ce mécanisme d'examen des pairs, où chaque pays doit être passé à la moulinette. Certains disent, en effet, que la Tunisie va être obligée de faire des efforts. Mais beaucoup d'entre nous restons sceptiques. Après son élection au Conseil, il s'est passé des choses très graves dans le pays : pour le congrès annuel de la Ligue tunisienne des droits de l'Homme, les diplomates européens ont reçu une note des autorités leur déconseillant d'y aller, car leur sécurité n'y serait pas garantie. Durant ce congrès, les policiers ont agressé physiquement des observateurs étrangers, dont la députée Hélène Flautre, présidente de la Commission des droits de l'Homme au parlement européen.
Q: Et la condamnation des Etats-Unis par le Comité contre la torture? R: Le fait qu'une superpuissance puisse être accusée comme n'importe quel autre pays prouve qu'il y a un minimum d'égalité et d'objectivité. Mais cela va-t-il vraiment dissuader les Américains? Si oui, alors les autres pays vont prendre très au sérieux les décisions du comité. *(Carole Vann est journaliste à InfoSud, une agence de presse suisse basée à Genève. Cet article est publié en vertu d'un accord de coopération entre InfoSud et IPS).

