NAIROBI, 19 juin (IPS) – Peu de gens contesteraient le fait que les organisations de la société civile (CSOs) ont considérablement augmenté en nombre et en influence au cours des dernières décennies. Mais, ces groupes sont-ils maintenant à un point où ils jouent un rôle déterminant, aux côtés du gouvernement, dans la prise de décisions publiques?
Pas encore, affirme Tiberius Baraza, un chercheur au département de la gouvernance et du développement à l'Institut d'analyse de politique et de recherche — une institution non gouvernementale basée dans la capitale kényane, Nairobi.
"La société civile participe aux prises de décisions à un niveau très élémentaire. Ceci n'est pas suffisant pour un système de gouvernement démocratique", a-t-il déclaré à IPS.
"La situation idéale est celle où les CSOs sont impliquées dans l'identification de ce que sont les besoins des populations, la fixation des priorités dans l'établissement des objectifs de politique, l'adoption de la politique et par la suite le contrôle et l'évaluation de la politique", a ajouté Baraza. "Mais actuellement, cela n'est pas fait suffisamment".
Des propos similaires ont été prononcés par Faith Kasiva, directrice exécutive de la Coalition sur la violence faite aux femmes.
"Lorsque le gouvernement vient à nous, c'est toujours pour que nous puissions approuver sans discussion ce qu'il a déjà décidé. Ce ne sont pas des consultations", souligne-t-elle.
Dans le cas contraire, l'interaction entre CSOs et gouvernement pourrait avoir lieu — mais ne se traduit pas en politique.
"Dans des ateliers, nous (gouvernements et activistes civiques) nous nous mettions d'accord sur certaines choses — mais le projet final issu de ces consultations était complètement différent", a dit à IPS, Paddy Onyango, directeur exécutif de 'Citizens Coalition for Constitutional Change' (Coalition de citoyens pour un changement constitutionnel).
"Nous avons travaillé avec le gouvernement dans plusieurs affaires, dont l'élaboration d'une politique qui mettrait le Kenya à une tolérance zéro en matière de corruption. Mais, l'Etat a roulé la société civile".
En guise d'exemple, il a cité la Loi contre la corruption et les crimes économiques de 2003, qui définit comment la Commission kényane de lutte contre la corruption (KACC) devrait opérer.
"Il y avait des choses que nous voulions qu'on mette en place…Par exemple, nous voulions que la KACC ait des pouvoirs de poursuites", a déclaré Onyango, notant que ceci était perçu comme capital pour traduire en justice des personnes tenues pour responsables de corruption.
Toutefois, la commission de lutte contre la corruption — une institution créée pour enquêter sur une corruption présumée — ne n'a pas été dotée des pouvoirs de poursuites. Ceux-ci restent entre les mains du procureur général Amos Wako, même si le temps long qu'il faut à son cabinet pour conclure des affaires de corruption a fait qu'il est qualifié d'incompétent.
Ceux qui ont orchestré le plus grand scandale de corruption du Kenya, l'affaire Goldenberg, doivent encore être mis derrière les barreaux. Le scandale concernait l'exportation fictive d'or et de diamant de ce pays d'Afrique de l'est au début des années 1990, quelque chose qui aurait coûté à l'Etat des centaines de millions de dollars.
Les Kényans attendent également une résolution de la saga Anglo Leasing, qui a suivi à la trace l'administration du président Mwai Kibaki. Cette question impliquait l'attribution de contrats de plusieurs millions de dollars à une entreprise fictive, 'Anglo Leasing and Finance', pour construire des laboratoires de médecine légale pour la police — et fournir des passeports infalsifiables.
Mais, au milieu de ce tableau sombre, il y a une raison d'espérer.
"Les Kényans ont assez de capacité pour contraindre le gouvernement à entendre leurs voix, montrer au gouvernement qu'ils ne vont pas simplement accepter tout ce qu'on leur présente. Nous avons vu cela pendant le référendum", a indiqué Baraza, en référence au vote de l'année dernière sur une nouvelle constitution pour ce pays.
Les CSOs ont mené une campagne d'éducation en prélude au référendum, au cours de laquelle elles ont appelé les citoyens à voter contre le projet de constitution.
En fin de compte, la constitution a été rejetée, quoique qu'elle ait été soutenue par le gouvernement.
Le document prévoyait une présidence forte, contre la volonté de plusieurs Kényans, qui avaient voulu que les pouvoirs exécutifs soient partagés entre le président et le Premier ministre (un poste créé en vertu de la nouvelle constitution) — apparemment pour empêcher la répétition de précédents abus de l'autorité présidentielle.
La préférence pour des pouvoirs présidentiels limités est apparue au cours d'une enquête nationale effectuée par la Commission de révision de la constitution du Kenya pour découvrir ce que les Kényans voulaient voir inclus dans leur nouvelle constitution.
La capacité de la société civile à influencer la politique gouvernementale sera débattue plus tard ce mois dans la ville écossaise de Glasgow à l'Assemblée mondiale de CIVICUS (21-25 juin).
CIVICUS est une organisation non gouvernementale basée dans la capitale économique sud-africaine, Johannesburg, qui se focalise sur les droits des citoyens à avoir une voix dans les affaires politiques, économiques et culturelles de leurs pays.
Le terme "civicus" est un mot latin pour dire "de la ville" ou "de la communauté".

