KIGALI, 30 mai (IPS) – L'initiative du Mécanisme africain d'évaluation par les pairs (MAEP) du Nouveau partenariat pour le développement de l'Afrique (NEPAD) connaît toujours du retard dans sa concrétisation, déplorent des experts impliqués dans ce processus.
A cet égard, les experts du MAEP saluent la volonté politique du Ghana et du Rwanda qui sont les deux seuls pays africains à avoir déjà terminé le processus d'évaluation, sur un continent qui compte plus de 50 Etats. Les experts regrettent néanmoins l'absence de mesures répressives pour corriger des erreurs qui pourraient éventuellement entraver le développement durable au plan national et continental.
Le MAEP est une initiative de volontariat qui a été signé par 32 chefs d'Etat et de gouvernement africains comme un instrument d'auto-évaluation dans le processus politique et dans d'autres domaines de la vie socio-économique nationale. L'objectif de cet engagement panafricain vise notamment à consolider la démocratie et une gestion économique saine, à promouvoir la paix, la sécurité et le développement centré sur les besoins réels des populations.
"Cette initiative constitue une étape décisive préalable à une prospérité du continent. C'est aussi une opportunité irrévocable pour les Africains eux-mêmes d'élaborer des stratégies préalables à leur propre développement", explique à IPS, Bethuel Kiplagat, président du panel des éminentes personnalités africaines déléguées par les chefs d'Etat pour conduire le processus d'évaluation des pairs du NEPAD. Kiplagat reconnaît également le mérite du NEPAD pour le rôle que cette organisation peut jouer comme catalyseur clé dans de développement continental. "C'est une alternative à une impasse constatée dans un grand nombre de projets panafricains qui n'ont connu aucun résultat palpable attendu".
Le NEPAD est un plan de reconstruction du continent qui recherche 64 milliards de dollars en investissement étranger par an, en échange d'une bonne gouvernance et de la stabilité.
Parmi les domaines couverts par le MAEP, figurent la promotion de la recherche scientifique, les innovations technologiques et leur application dans l'élimination de la pauvreté, la recherche de solutions à l'insécurité alimentaire, la sous-alimentation. Il y a également les problèmes de pénurie d'énergie électrique, de chômage, des sans-abri, ainsi que la lutte contre le SIDA et d'autres épidémies, notamment la tuberculose et le paludisme.
Concernant le Rwanda, Kiplagat estime que le bilan de l'évaluation des pairs est plutôt mitigé, indiquant toutefois que le progrès accompli dans le développement socio-économique, 12 ans seulement après le génocide, est encourageant, notamment en termes de bonne gouvernance, dans l'éducation et plus particulièrement dans la promotion des infrastructures.
Au cours du génocide, plus de 800.000 Tutsi et Hutu modérés ont été assassinés par des extrémistes hutu qui contrôlaient le pouvoir politique à l'époque, au Rwanda. James Musoni, ministre rwandais des Finances et de la Planification économique, partage cet avis. “Toutes ces réalisations obtenues en 12 ans seulement sont la preuve d'un grand succès accompli par le Rwanda. D'ici à 2020, le Rwanda s'est doté d'une vision de développement qui lui permettra de mieux se conformer aux réalités d'intégration du NEPAD”, déclare-t-il à IPS.
Par exemple, il existait une seule université avant le génocide de 1994, le pays en compte actuellement 14. De même, selon des sources académiques, le nombre de diplômés au grade de licence, qui était estimé à 600 personnes en 1994, est passé à plusieurs milliers.
Du côté des infrastructures, environ 1.500 kilomètres de routes principales reliant le Rwanda aux pays voisins, ont été réhabilités et bitumés, selon le gouvernement qui envisage le pavage en pierres de toutes les rues en terre de Kigali, la capitale rwandaise, d'ici à 2015.
En juillet 2004, une équipe d'éminentes personnalités déléguées par le secrétariat du NEPAD, est arrivée au Rwanda pour une enquête d'auto-évaluation sur le système de gouvernance et dans le domaine socio-économique local, sous la direction de Marie Angélique Savané.
Mais, la délégation du NEPAD n'a pas remis jusqu'ici son rapport sur les résultats de l'enquête. Et la remise de ce document sur le Rwanda, qui était à l'ordre du jour du dernier sommet des chefs d'Etat de l'Union africaine à Khartoum, la capitale du Soudan, en décembre 2005, a été reportée à leur prochaine conférence prévue à Banjul, en Gambie.
Ce report est dû à l'absence du président Paul Kagamé, au sommet de Khartoum, explique à IPS, Francis Gatare, conseiller particulier du chef de l'Etat rwandais.
“Dire que tout est parfait sur l'évaluation du Rwanda serait une exagération”, a néanmoins déclaré Savané aux journalistes, soulignant qu'il y avait encore la nécessité d'améliorer la qualité du service dans certains domaines pour mieux s'intégrer dans la logique du développement durable souhaité. Mais, elle estime que l'impression découlant des progrès au Rwanda est globalement satisfaisante en terme de développement. Cette opinion est partagée par Bonaventure Bizumuremyi, directeur du journal 'Umuco' (Culture, en langue nationale Kinyarwanda), un des principaux bimensuels indépendants paraissant à Kigali. “Si l'auto-évaluation est une politique dans les textes, il faudra cependant instaurer un système de mesures de répression et de correction pour les pays qui n'auraient jamais adapté leur politique conformément aux exigences fixées par les pairs”, suggère Bizumuremyi.
Selon lui, le Rwanda et l'Afrique en général ne pourront jamais connaître un développement réel, sans l'implication active et participative de tous les acteurs, en particulier les médias, le secteur privé et la société civile, dans les mécanismes d'évaluation des Etats. Cette position était partagée par une trentaine de journalistes africains qui avaient pris part aux discussions du sixième forum du NEPAD sur la bonne gouvernance, organisé à Kigali au début de ce mois. Au cours de cette rencontre, les professionnels de la presse ont condamné l'attitude des dirigeants africains qui continuent toujours de récuser le rôle des médias dans le processus du MAEP, sous prétexte que les journalistes du continent ne travaillent pas avec conscience professionnelle.
Pour sa part, le président Kagamé a exhorté les médias africains et ceux du Rwanda, en particulier, à œuvrer avec plus de responsabilité. “Nos médias n'ont rien à envier aux médias de la haine qui ont joué un rôle important dans la perpétration du génocide de 1994”, a-t-il affirmé à un mini-sommet qui a suivi ce forum, à Kigali.
De son côté, la société civile rwandaise estime que son rôle dans le MAEP reste jusqu'ici méprisable, comme le souligne un activiste des droits humains, basé à Kigali, qui a requis l'anonymat. “Notre implication dans le processus ne s'est pas tellement manifestée parce que notre plaidoirie auprès des décideurs politiques a toujours été considérée comme une sorte de bras de fer que nous voulons imposer au gouvernement”, regrette-t-il.
“Comment nous intégrer dans la logique de développement durable, alors qu'il y a une grande partie de la population qui est victime d'une fracture sociale. Le chômage est trop fréquent et la misère gagne de plus en plus du terrain dans le monde rural”, souligne-t-il.
Mais, cette critique est contestée par Dorothy Njeuma, un membre du panel d'éminentes personnalités du MAEP. “Cette vision de développement de l'Afrique (MAEP) a comme autre objectif principal d'améliorer les conditions de vie des populations, car cela leur permettra d'en tirer parti, indépendamment des possibilités présentées sur le marché mondial”, explique-t-elle à IPS.

