KINSHASA, 24 mai (IPS) – Les 200.000 habitants du Nord-Katanga, dans le sud-est de la République démocratique du Congo (RDC), ont sans doute poussé un ouf! de soulagement en apprenant la reddition du redoutable chef de guerre maïmaï du nom de “Commandant Gédéon”.
De nombreux Congolais de cette région de la RDC avaient été chassés de leurs domiciles et contraints à l'errance, depuis novembre 2005, par la cruauté de ce seigneur de guerre qualifié par certains d'homme "sans foi ni loi".
Chef d'une milice maïmaï locale, Commandant Gédéon, de son vrai nom Kyungu Kasongo, semait la terreur dans ce que les ressortissants de la province du Katanga appellent le "triangle de la mort", c'est-à-dire l'espace compris entre les villes de Mitwaba, Pweto et Moba, non loin du lac Tanganyika, à environ 600 kilomètres au nord de Lubumbashi, la capitale de la province.
Traqué par les troupes des Forces Armées de la RDC (FARDC) appuyées par celles de la Mission des Nations Unies au Congo (MONUC), Commandant Gédéon s'est rendu aux troupes onusiennes, le 12 mai, en compagnie de 200 personnes dont essentiellement des enfants soldats.
On impute à sa milice des massacres des populations civiles, des viols collectifs et même des cas d'anthropophagie.
Le coordonnateur de la société civile du district du Tanganyika, Ghislain Kabamba, joint au téléphone par IPS, fait ce témoignage : “Dans ce triste triangle de la mort, ce sont les milices maïmaï qui font la loi. Il y a des cas de cannibalisme avérés".
"Les milices arrivent dans un village, font sortir les populations de leurs maisons et choisissent dans le tas une ou deux personnes, généralement des hommes, qu'ils vont abattre et manger sur place. Ceci doit être porté à la connaissance non seulement du public congolais, mais également de l'humanité", affirme Kabamba.
A Lubumbashi où se trouvent emprisonnés Commandant Gédéon et son groupe, l'émotion est grande parmi la population divisée sur le sort à réserver au chef de guerre. La majorité exige que Commandant Gédéon soit jugé sur place et, au besoin, exécuté pour les crimes qu'il a commis contre l'humanité.
“C'est pour des raisons pédagogiques que nous demandons qu'il soit jugé à Lubumbashi ou en n'importe quel lieu du triangle de la mort face aux populations qu'il a tant fait souffrir afin que plus personne ne puisse à nouveau être tenté par l'expérience”, explique à IPS, Dieudonné Kankonde Kashoba, président de la société civile du Katanga.
D'autres auraient voulu qu'il rejoigne, à La Haye, des criminels similaires comme Thomas Lubanga, l'ex-chef de guerre qui s'est tout autant tristement illustré dans le district de l'Ituri, dans le nord-est du Congo.
Quant au gouvernement, il a indiqué qu'il comptait transférer Commandant Gédéon à Kinshasa, la capitale congolaise, pour y être jugé et éviter que la population se rende justice.
A Kinshasa, Commandant Gédéon rejoindra, en prison, un autre chef de guerre connu sous son nom de guerre de “Chinja Chinja” (l'égorgeur en swahili) qui écumait la même région du Nord-Katanga, et sur lequel pèsent de nombreux crimes contre l'humanité.
Le Nord-Katanga est la région d'origine des deux derniers chefs d'Etat de la RDC, Laurent Désiré Kabila et son fils Joseph Kabila. Depuis l'accession du pays à l'indépendance, en 1960, elle a toujours été le théâtre de nombreux soubresauts politiques suivis de catastrophes humanitaires graves.
En 1963-1964, la rébellion de Pierre Mulele a compté, dans le Nord-Katanga, beaucoup d'adeptes qui ont massacré des populations civiles accusées de rester fidèles au gouvernement de Kinshasa. C'est de cette région qu'est parti Laurent Désiré Kabila pour lancer sa rébellion dans les massifs de Hewa Bora, dans la province du Sud-Kivu, dans l'est du Congo.
Pendant la sécession katangaise, en 1961, le Nord-Katanga a refusé d'adhérer à la rébellion contre le gouvernement central d'alors. Ce qui lui avait valu des opérations punitives de la part du gouvernement sécessionniste d'Elisabethville (aujourd'hui Lubumbashi). Les populations du Nord-Katanga ont donc toujours été familières avec les armes de guerre, les déplacements fréquents des habitants et les conséquences tragiques qui en découlent.
Bien plus, à la suite de la dernière guerre de 1998-2002, Laurent Désiré Kabila a lui-même créé et armé des milices locales d'autodéfense supposées combattre l'invasion des troupes de l'ex-rébellion du RCD-Goma, soutenue par le Rwanda. Après la guerre, plusieurs chefs maïmaï ont estimé n'avoir jamais été récompensés correctement de leur "engagement patriotique" et ont refusé de rendre les armes.
Conséquence : plusieurs rébellions ont été lancées contre le gouvernement central. Depuis fin 2005, l'état-major de l'armée congolaise a engagé plus de 3.000 hommes dans des opérations de “pacification du Katanga”, avec comme objectif la neutralisation des groupes armés “avant les élections”..
Cet objectif est peut-être atteint maintenant ou est en train d'être réalisé avec l'appui des troupes de la MONUC, avec la reddition de Commandant Gédéon.
Il reste maintenant à rassurer les populations de ce triangle de la mort et soulager leurs souffrances, et le gouvernement congolais dit avoir déjà pris certaines mesures dans ce sens.
Pour Bernard Mena, vice-ministre de la Défense chargé de l'intégration, la situation humanitaire va sensiblement s'améliorer avec la reddition de Commandant Gédéon. "Une équipe mixte d'organisations humanitaires et de la CONADER (Commission nationale de démobilisation et de réinsertion) se trouve déjà sur place pour évaluer la situation humanitaire et l'aide à apporter aux populations", dit-il.
"Pour le moment, les opérations militaires de ratissage se poursuivent, et nous espérons qu'elles vont prendre fin et que la situation humanitaire va se stabiliser”. Mena se dit néanmoins très préoccupé par l'arsenal qui avait été pillé des entrepôts militaires lors des attaques antérieures contre certaines garnisons des FARDC par des milices. “Il faut absolument mettre la main sur cet arsenal important et le remettre à l'armée nationale”.
La CONADER, pour sa part, s'occupera plus particulièrement de la démobilisation et de la réinsertion sociale des nombreux enfants soldats qui servaient dans les différentes milices. Il y aurait près de 800 enfants soldats opérant dans les milices au Nord-Katanga, selon le pasteur Daniel Ngoyi Mulunda, qui dirige une opération de récupération des armes dans cette région.
Le pasteur, originaire de la région et proche de Joseph Kabila, échange des vélos contre des armes de guerre, une opération originale qui semble porter des fruits, mais critiquée par la CONADER qui la juge "trop insignifiante" par rapport à l'ampleur du problème et l'immensité du territoire à couvrir.
Au début du mois de mai, le Programme alimentaire mondial (PAM) des Nations Unies a débuté le largage de 375 tonnes de vivres dans le territoire de Mitwaba, où l'aide ne pouvait plus être acheminée par la route du fait du mauvais état des pistes et de l'absence de garanties sécuritaires pour les convois.
Hormis cette aide alimentaire distribuée par le PAM, l'organisation non gouvernementale Médecins sans frontières a ouvert des dispensaires ou renforcé des centres de santé locaux dans le nord et le centre du Katanga pour soigner les populations.

