ECONOMIE-ALGERIE: Plus de tabou, les femmes s'engagent dans le commerce

ALGER, 26 mai (IPS) – Les temps où le tissage, la fabrication des ustensiles en terre cuite et la production des gâteaux traditionnels étaient l'apanage exclusif des femmes algériennes, ont changé face aux réalités socioéconomiques et grâce à une législation plus pragmatique.

Ainsi, la femme algérienne se fraie doucement, mais sûrement, un chemin au sein des activités jadis accaparées et longtemps dominées exclusivement par les hommes, notamment le commerce dans sa diversité.

Ni la législation, ni les règles de conduite dans la société algérienne en pleine mutation et encore moins les croyances et les pratiques populaires ne semblent constituer un obstacle devant la ferme résolution des femmes à exercer aujourd'hui des activités commerciales. L'Algérie est un grand pays musulman d'Afrique du nord où les us et coutumes ont longtemps confiné la femme dans un rôle de ménagère et de gardienne du foyer conjugal. Créneau généralement rentable, le commerce attire de plus en plus les femmes qui réussissent souvent dans cette profession à laquelle elles consacrent leur vie.

Selon les statistiques du Centre national du registre de commerce (CNRC) de la fin de 2005, le nombre de femmes commerçantes actives a atteint les 93.328 en Algérie.

Selon le CNRC, le nombre de femmes commerçantes a augmenté de 5,9 pour cent cette année par rapport à l'année 2004, soit 5.282 nouvelles venues dans cette activité. Mais le CNRC reconnaît que toutes les nouvelles commerçantes ne sont pas encore enregistrées car elles arrivent "en masse" dans cette activité. “Le nombre de femmes engagées dans le commerce tend toujours à s'accroître eu égard à la conjoncture socioéconomique marquée par le chômage”, a déclaré à IPS, Larbi Ould Ahmed, un cadre du Département du commerce en Kabylie, une région du centre de l'Algérie.

Elles sont plus nombreuses dans les grandes villes, selon le CNRC qui a recensé à Alger, la capitale, 7.813 femmes commerçantes, 5.309 à Oran (ouest du pays) et 3.441 à Constantine, dans l'est. Pour le CNRC, ces chiffres montrent que le commerce est florissant dans les grandes cités.

“Si l'on remonte dans le temps, dix ou vingt ans en arrière, l'on remarquera que la femme algérienne préférait une activité facile de nature à lui permettre de s'occuper en parallèle de ses enfants… La conjoncture économique n'obligeait point la femme à travailler”, explique Ould Ahmed.

"Aujourd'hui", ajoute-t-il, "la législation en vigueur dans toutes ses facettes n'empêche en aucune façon la femme d'exercer une activité commerciale correspondant à son profil".

Cet avis est partagé par Fatiha Illoul, 36 ans, une avocate de formation et entrepreneur dans le bâtiment en Kabylie : “Il n'y a aucune contrainte de quelque nature que soit qui nous empêche d'exercer des activités commerciales”, dit-elle à IPS, ajoutant que “notre société a évolué dans ce sens…” Elle évalue à quelque 150.000 dollars le chiffre d'affaires annuel de son entreprise qui construit et vend des logements. Salima Bensalem, 38 ans, une commerçante qui travaille dans les vêtements au centre de la capitale, fait la même lecture de la nouvelle société algérienne : “Dieu merci, je ne rencontre aucune difficulté dans l'exercice de mon activité que j'ai moi-même choisie. Le gouvernement encourage au contraire l'engagement des femmes dans les activités rentables, ce qui est louable à plus d'un titre”.

En revanche, chez les défenseurs des principes islamiques, c'est un autre son de cloche. Les femmes exerçant dans le commerce sont loin d'être en odeur de sainteté dans les milieux religieux.

“La femme doit se consacrer exclusivement aux tâches ménagères et à l'éducation des enfants”, a déclaré à IPS, Abdenour Larabi, 40 ans, commerçant de fruits et légumes dans le centre d'Alger, s'opposant ouvertement au travail de la femme. “Même lorsqu'elle sort pour un besoin urgent, la femme doit être accompagnée par son tuteur ou mari”.

Cet avis n'est, toutefois, pas partagé par Said Bouyzri, docteur en charia (loi islamique) et cadre du Département des affaires religieuses en Kabylie. “Il est permis à la femme d'exercer une activité commerciale, mais ce n'est pas obligatoire parce que c'est l'homme qui est censé subvenir aux besoins de la famille”, explique-t-il, se referant aux préceptes de l'islam.

Pour leur part, les groupes féministes s'accrochent à ces droits acquis par la femme et ils entendent les défendre sans relâche.

“La femme jouit de toutes les libertés d'exercer l'activité qui lui sied..

Elle est membre à part entière de la société, ce qui est très encourageant”, note Amina Derradji, présidente de l'Association des femmes victimes du terrorisme, qui s'occupe également des droits des femmes travailleuses.

Au cours des années 1990, l'Algérie a été le théâtre de violences terroristes perpétrées par des groupes islamistes pendant une décennie, dont les femmes ont été l'une des principales victimes. Aicha Djerrar, une femme qui est professeur d'urbanisme à l'Université de Constantine, estime, elle aussi, que c'est “encourageant de voir les femmes s'engager au même titre que les hommes dans les entreprises et les affaires sans contrainte”.

Pour le sociologue Brahim Touhami, 52 ans, professeur dans la même université, “la conjoncture socioéconomique du pays pousse davantage les femmes à trouver des solutions dans le sens de subvenir aux besoins de leurs familles. Ceci leur ouvre la voie des activités commerciales où elles s'expriment aisément”.

“Le chômage et le manque de postes répondant à leurs profils orientent leurs choix préférentiels dans le commerce qui reste très lucratif”, ajoute Touhami.

Le taux de chômage en Algérie est estimé à 17 pour cent dont 52 pour cent sont des femmes, selon l'Office national des statistiques.

Dans l'entreprise, les femmes représentent 9,1 pour cent sur un total d'environ un million de commerçants en Algérie, selon les statistiques du CNRC.

Même si les femmes sont engagées dans plusieurs branches, certaines activités demeurent encore exclusivement masculines, comme la sidérurgie et l'industrie lourde. “Ce sont des activités non conformes à la constitution physique des femmes”, explique l'avocate Illoul.

Les femmes exerçant dans le commerce de détail avoisinent les 59 pour cent alors que dans le gros, elles sont estimées à 3,6 pour cent, selon le CNRC.

Parmi les activités de sociétés dirigées par des femmes, 36 pour cent concernent les services; 26,5 pour cent touchent la production industrielle; et 17,4 pour cent sont liés à l'importation. Et 17 pour cent des femmes exercent dans l'import-export, selon le CNRC.

Le Centre de recherche en économie appliquée et développement, basé à Alger, souligne que les femmes s'intéressent beaucoup moins aux transports, aux industries des lièges et des mines, et à l'agriculture.

Pour le financement des projets des femmes, les banques algériennes ne marquent aucune différence. “Les banques ne sont régies par aucune loi de nature à traiter différemment les cas de femmes par rapport aux hommes", indique à IPS, Lahcene Aziz, un cadre à la Banque de développement local en Kabylie. "En tant que personnes physiques, elles jouissent des mêmes droits que les hommes dans le financement de leurs projets”.