POLITIQUE: La capture met l'ex-seigneur de guerre en prison, le Liberiadans l'embarras

WASHINGTON, 30 mars (IPS) – Des avocats et analystes ont accueilli la capture de l'ancien homme fort libérien Charles Taylor comme une victoire contre l'impunité pour les crimes de guerre, mais se préparent pour les retombées politiques de l'implication américaine dans l'affaire.

Taylor, un ancien seigneur de guerre et président, doit passer en jugement presque trois ans après qu'un tribunal soutenu par l'ONU l'a inculpé pour 17 chefs d'accusation de crimes de guerre et de crimes contre l'humanité pour son rôle présumé dans des massacres en Afrique de l'ouest.

Plusieurs observateurs ont indiqué que l'arrestation de Taylor pourrait contribuer à la paix et à la stabilité au Libéria puisqu'il se remet de plus de deux décennies de guerre civile.

Toutefois, certains ont également critiqué le moment choisi, estimant que Washington avait contraint le jeune gouvernement de la présidente libérienne Ellen Johnson-Sirleaf à faire pression sur le Nigeria pour qu'il extrade Taylor, et avait pris en otage le peuple libérien en menaçant de refuser l'aide à la vie économique si Johnson-Sirleaf ne mettait la question en priorité.

Le gouvernement de Johnson-Sirleaf, au pouvoir depuis janvier, comptait traduire Taylor en justice après s'être attaqué aux services de base moribonds du pays, 85 pour cent de taux de chômage, et le contrôle de la crise du VIH/SIDA. L'amener à traiter de Taylor en premier lieu pourrait mettre en péril la paix fragile du pays, ont-ils affirmé.

Taylor a passé presque trois ans en exil au Nigeria et est devenu le fugitif le plus en vue du monde dans la nuit de lundi, lorsqu'il a disparu de sa résidence de bord de mer, à Calabar. Les autorités nigérianes ont indiqué que des garde-frontières l'avaient arrêté mardi soir alors qu'il tentait de s'introduire discrètement au Cameroun voisin.

Taylor a été rapatrié mercredi et envoyé ensuite par avion au Tribunal spécial pour la Sierra Leone, à Freetown, selon des sources d'informations de l'ONU.

"Le mur de l'impunité a été emporté", a déclaré David Crane qui, en tant que procureur général du Tribunal spécial, avait rédigé l'acte d'inculpation de Taylor en 2003.

Crane, maintenant professeur de droit à l'Université Syracuse, a balayé les craintes selon lesquelles l'extradition de Taylor pourrait remettre en cause la capacité de l'exil comme motivation pouvant emmener des dictateurs à quitter le pouvoir.

Taylor a accepté de quitter le Liberia en 2003 parce qu'il avait reçu une offre d'asile assuré de la part du Nigeria, a reconnu Crane dans un entretien radiodiffusé à Washington. Mais une fois que Taylor a été inculpé en tant que criminel de guerre, a ajouté Crane, le président nigérian Olusegun Obasanjo était obligé de le livrer conformément au droit international.

Certains ont également vu la capture de Taylor comme pouvant éviter une nouvelle crise éventuelle au Liberia, estimant qu'il aurait pu accélérer les efforts pour déstabiliser le pays et discréditer Johnson-Sirleaf s'il avait filé entre les doigts des autorités nigérianes et créé un nouvelle base d'opérations.

Taylor a maintenu une petite armée de combattants dans les zones rurales et des partisans dans des services publics clés – y compris son épouse, une députée. Certains de ses partisans et lui-même avaient reconnu qu'ils étaient fréquemment en contact. Ainsi, l'ancien dirigeant maintenait une influence dévastatrice sur la politique libérienne même depuis son exil, a ajouté Suliman Baldo, directeur du Programme Afrique de 'International Crisis Group' basé à New York.

"La mise à l'écart" de l'ancien seigneur de guerre "signifie que sa capacité à manipuler et à agiter à sa guise serait très sérieusement réduite", a souligné Baldo.

La remise de Taylor est intervenue après que Johnson-Sirleaf a demandé à Obasanjo de l'extrader. Toutefois, le soulagement à l'extradition réussie a été tempéré par ce que certains voyaient comme une pression américaine excessive sur Monrovia.

"Manifestement, on utilisait un marteau sur le gouvernement libérien", a déclaré Emira Woods, coordonnateur de 'Foreign Policy in Focus' (Politique étrangère en relief) au 'Institute for Policy Studies' (Institut des études politiques), un groupe de réflexion basé à Washington. "Il y a un lien évident entre l'aide au développement pour le peuple du Liberia et l'extradition à proprement parler".

Plusieurs analystes politiques et des médias ont décrit le secrétaire d'Etat Condoleezza Rice comme ayant été tenace dans sa poursuite de Taylor, ajoutant que certains législateurs l'avaient également dans leur collimateur.

L'impatience des Etats-Unis au sujet de Taylor semblait être motivée en partie par un dégoût pour sa réputation et en partie par des allégations selon lesquelles il avait hébergé des auteurs d'attentats suicide d'al Qaeda.

Ce qui est peut-être plus important, c'est que l'administration Bush avait hâte de voir un grand despote rapidement jugé par un groupe de juges autre que la Cour pénale internationale basée aux Pays-Bas, à laquelle elle reste fermement opposée, aurait déclaré Ayesha Kajee de l'Institut sud-africain des Affaires internationales, cité dans le journal 'Christian Science Monitor'.

Lorsqu'il a semblé que Obasanjo traînait les pieds — et en particulier lorsqu'il est apparu que Taylor avait disparu lundi soir — l'administration Bush a sorti toutes ses matraques diplomatiques sur Abuja, y compris la menace d'annuler le voyage très attendu d'Obasanjo sur Washington. L'extradition de Taylor a déblayé le terrain pour que la visite se déroule comme prévu mercredi. Obasanjo a ainsi esquivé une balle politique qu'il ne pouvait pas se permettre au milieu d'une opposition à des amendements constitutionnels qui lui permettraient de briguer un troisième mandat. Par ailleurs, il est confronté à une insurrection qui a amputé d'un quart la production pétrolière dans la région du Delta du Niger du pays, qui est un grand fournisseur des Etats-Unis.

Johnson-Sirleaf, la première femme présidente d'Afrique saluée à coups de trompettes, pourrait ne pas être aussi chanceuse.

Elle a remporté l'élection en novembre dernier sur la force de ses promesses d'améliorer l'économie, les services sanitaires et éducatifs avant de se tourner vers Taylor.

En catapultant Taylor en tête de sa liste de priorités, Washington semble avoir exposé Johnson-Sirleaf à des conséquences politiques d'un jugement de Taylor sans lui laisser le temps de tenir ses promesses et d'établir ses propres références en tant que fournisseur de services gouvernementaux.

Ceci lorsque le pays manque d'une armée après le désarmement et la démobilisation qui ont provoqué de nouvelles appréhensions parmi d'anciens ennemis, et au moment où les Libériens mettent tous leurs espoirs de justice dans une commission nationale de vérité et réconciliation, naissante.

Au lieu de permettre au nouveau gouvernement de s'attaquer à ses problèmes et de consolider la paix selon ses propres conditions, "l'administration Bush, un peu comme un éléphant dans un magasin de porcelaine, a déclaré : 'Bien, vous faites ceci et cela maintenant selon notre chronogramme", a souligné Woods.

Cependant, Bush a dit à Obasanjo, en présence des journalistes à la Maison Blanche, mercredi, que "le fait que Charles Taylor soit traduit devant une cour de justice aidera le Liberia".