NAIROBI, 31 mars (IPS) – Misoprostol. Ce n'est pas exactement un nom de maison ayant un lien avec les médicaments; cependant, il a la possibilité d'améliorer -et même de sauver — la vie de milliers de femmes au Kenya.
Cette pilule est l'un des nombreux médicaments qui peuvent être utilisés pour provoquer l'avortement, dans une procédure qui a fini par être connue sous le nom "d'avortement médical", ou "avortement par pilule". Elle offre une alternative moins coûteuse à l'interruption de grossesse, entraîne moins de complications si elle est administrée correctement — et peut également être utilisée pour arrêter l'hémorragie après l'accouchement. Il n'est donc pas étonnant que la 'Kenya Obstetrical and Gynaecological Society' (Association de gynécologie et d'obstétrique du Kenya – KOGS) mène une campagne pour faire enregistrer le misoprostol pour le traitement gynécologique — y compris celui lié à l'avortement (actuellement, le médicament ne peut être utilisé que comme un traitement contre l'ulcère).
L'interdiction quasi-totale des avortements dans ce pays d'Afrique de l'est signifie que la KOGS est toutefois sur la bonne voie avec la campagne.
Quelqu'un pourrait voir cela comme une tentative légitime d'améliorer la santé des femmes — un autre comme une tentative de rendre plus faciles les avortements illégaux, en supprimant le spectre d'un avortement clandestin dans des conditions insalubres qui peuvent conduire au décès d'une femme. Un rapport publié plus tôt ce mois en Ethiopie, à une conférence sur l'avortement clandestin, fait le point de façon succincte : " Le misoprostol est peu coûteux, simple à administrer, facile à conserver et est donc particulièrement attrayant pour les fournisseurs dans les pays en développement et pour les femmes en quête d'avortements clandestins".
Intitulée 'Empêcher l'avortement clandestin et ses conséquences', l'étude a été produite par l'Institut Guttmacher, un groupe à but non lucratif basé aux Etats-Unis, qui conduit une recherche sur la santé sexuelle et de la reproduction.
Peut-être que peu de militants anti-avortement au Kenya voudraient croire que le misoprostol ne sera utilisé que pour l'avortement légal, pratiqué dans des cas où la grossesse met la vie d'une femme en danger.
Joachim Osur, directeur adjoint de programmes à l'Association de Planning familial du Kenya, une organisation non gouvernementale (ONG), est conscient de ces préoccupations. Mais, il réfute le fait que l'augmentation des utilisations légales du misoprostol encouragera les interruptions illégales de grossesse.
"Les gens avortent sans chercher à savoir si le médicament est disponible ou non, sans savoir si l'avortement est légal ou illégal", a-t-il dit à IPS. "Tout ce que fera le médicament, c'est de sécuriser l'avortement et non de l'encourager".
Certains médecins se sont déjà fait justice eux-mêmes — discrètement.
"Nous savons qu'il y a des gens qui l'utilisent (à des fins gynécologiques). Mais, c'est fait en cachette puisque, primo, ce n'est pas enregistré pour cet usage — et secundo, parce que l'avortement est un délit", a déclaré Osur.
Toutefois, les médecins qui utilisent le misoprostol illégalement encourent des risques multiples, a-t-il prévenu : "Si un malade développe des complications, le médecin sera inculpé pour deux fautes : l'avortement, et l'administration d'un médicament illégal".
Environ 300.000 avortements ont lieu au Kenya chaque année, selon un rapport de 2004 intitulé 'Une évaluation nationale de l'ampleur et des conséquences de l'avortement clandestin au Kenya'. Quelque 20.000 femmes sont admises avec des complications liées à l'avortement dans les hôpitaux publics seuls.
L'étude a été conduite par la 'Kenya Medical Association' (l'Ordre des médecins du Kenya), la section locale de la Fédération des femmes juristes, les responsables du ministère de la Santé et l'Ipas : une ONG internationale qui fait pression pour les droits sexuels et de la reproduction des femmes.
Selon l'Organisation mondiale de la santé, 4,2 millions d'avortements clandestins ont lieu en Afrique chaque année, entraînant environ 30.000 décès.
Les comprimés de misoprostol peuvent être avalés ou introduits dans le vagin. S'il est administré trop tôt ou trop tard au cours d'une grossesse, le médicament pourrait ne pas conduire à un avortement réussi. Toutefois, des taux de succès allant jusqu'à 95 pour cent ont été enregistrés lorsque le misoprostol est donné sous surveillance médicale au bon moment : l'idéal, c'est lorsqu'une femme porte une grossesse ayant entre sept et neuf semaines.
Le misoprostol et le mifepristone, un autre médicament, sont les traitements les plus couramment utilisés pour l'avortement médical. Aucun médicament provoquant l'interruption de grossesse n'a jamais été enregistré à cette fin au Kenya.
En attendant une décision gouvernementale sur l'élargissement des utilisations légales du misoprostol — et malgré le risque d'une réaction brutale des opposants à l'avortement — la KOGS a déjà commencé par donner des informations sur le médicament aux professionnels de la santé.
"Il est bon que les membres du personnel soignant connaissent le médicament et sachent comment l'utiliser", a déclaré Joseph Karanja, un ancien président de la KOGS qui siège maintenant au conseil de la société.
"Il n'y a aucune loi qui interdise aux professionnels de disséminer et de partager l'information", a-t-il dit à IPS.

