JOHANNESBURG, 28 mars (IPS) – Un ancien directeur de la Commission des Nations Unies sur le VIH/SIDA et la gouvernance en Afrique a peint un tableau sinistre des efforts pour contenir la pandémie à travers le continent.
"Il n'y a absolument rien d'optimiste à propos du VIH en Afrique, 25 ans après que le virus a été découvert", a déclaré Nana Poku, qui est maintenant un professeur au Département des études sur la paix à l'Université de Bradford, au Royaume-Uni.
"La plus grande question sur laquelle nous nous sommes trompés est la prévention. La stratégie ABC n'a pas fonctionné", a-t-il ajouté.
Poku s'exprimait mercredi dernier à l'Institut sud-africain des Affaires internationales (SAIIA) basé à Johannesburg, au lancement de la dernière parution de 'International Affairs' – un journal publié par Chatham House (précédemment connu sous le nom de Institut royal des affaires internationales) basé à Londres). L'édition de mars, réalisée sous la direction de Poku, est intitulée 'Gérer une pandémie : le VIH/SIDA'.
La stratégie ABC encourage l'abstinence jusqu'au mariage, la fidélité à un seul partenaire — et l'utilisation de condom pour empêcher la transmission du VIH au cours des rapports sexuels, en particulier dans des cas où une personne a des partenaires multiples. Quoique l'approche n'ait peut-être pas produit les résultats escomptés partout, elle est largement perçue comme ayant joué un rôle clé dans l'une des rares histoires à succès concernant le SIDA : la réduction de la prévalence du VIH au sein de la population adulte en Ouganda. Elle a atteint un fort taux de 15 pour cent en 1991, mais était juste de quatre pour cent à la fin de 2003 (les derniers chiffres publiés par le Programme conjoint des Nations Unies sur le VIH/SIDA — ONUSIDA).
Selon l'ONUSIDA, plus de 60 pour cent des personnes ayant contracté le VIH vivent en Afrique subsaharienne, bien que cette région n'abrite que 10 pour cent environ de la population mondiale. Près de 26 millions d'Africains sont séropositifs.
Poku était également pessimiste au sujet des stratégies qui pourraient être adoptées à la place de l'approche ABC.
"Nous ne savons pas ce qui marche. Nous n'avons pas fait assez d'études", a-t-il dit. "Nous devons passer plus de temps à connaître la maladie".
Toutefois, tous ceux qui étaient à la rencontre du SAIIA n'étaient pas du même avis que Poku.
"Je pense que nous savons beaucoup de choses sur ce qui marche : nous savons que le VIH se propage à travers des rapports sexuels, nous savons qu'un test de dépistage du VIH vous aide à connaître votre statut, nous savons que les ARV (médicaments anti-rétroviraux) sauvent des vies — et nous savons que la prévention marche", a déclaré Mark Heywood, chef du 'AIDS Law Project' à l'Université de Witwatersrand, à Johannesburg. "Ce qui manque est l'intégration de toute cette connaissance…dans la lutte contre le virus", a-t-il dit à IPS. Heywood est également un membre fondateur de la Campagne d'action pour le traitement (TAC), un groupe non gouvernemental basé au Cap qui n'a pas mâché ses mots dans ses pressions pour un plus large accès aux ARV en Afrique du Sud.
A l'heure actuelle, le pays compte plus de personnes infectées par le VIH que n'importe quel autre Etat : quelque 5,5 millions. Les dernières statistiques de l'ONUSIDA évaluent la prévalence au sein de la population adulte en Afrique du Sud à 21,5 pour cent.
Heywood a par ailleurs attribué l'ampleur de l'avancée du SIDA en Afrique du Sud à un échec de gouvernance. "S'il y avait une volonté politique et une détermination en Afrique du Sud, nous aurions pu éviter des millions d'infections", a-t-il souligné..
La TAC a accusé le président Thabo Mbeki d'avoir aggravé la pandémie du SIDA en doutant du fait que le VIH cause le syndrome, et en mettant en question la fiabilité du traitement anti-rétroviral en l'absence de conclusions de recherche pour soutenir de telles préoccupations. Le groupe a remporté un procès contre le gouvernement devant la Cour constitutionnelle en 2002 pour contraindre les autorités à rendre disponible la névirapine sur toute l'étendue du territoire afin d'empêcher la transmission du VIH de la mère à l'enfant.
Par ailleurs, Heywood a exprimé des craintes au sujet de la situation au Zimbabwe voisin, où des années de troubles politiques et de mauvaise gestion économique ont sérieusement ébranlé les services sanitaires. Il a noté que l'Operation Murambatsvina de l'année dernière avait porté un coup aux efforts de traitement du SIDA. ("Murambatsvina" est une expression shona qui se traduit par "dégager les ordures").
Cette campagne a été menée par les autorités zimbabwéennes, pour soi-disant débarrasser les principales villes du pays des bâtiments non autorisés, et du commerce illégal de carburant et d'autres produits de base rares.
Toutefois, un rapport* de juillet 2005, rédigé par le Programme des Nations Unies sur l'habitat, a révélé que l'opération était devenue rapidement une "campagne nationale de démolition et d'expulsion", au cours de laquelle 700.000 personnes ont perdu leurs maisons, leurs moyens de subsistance – ou les deux.
Un autre rapport** sur Murambatsvina, publié en août dernier par 'ActionAid' basée à Johannesburg, a indiqué qu'environ 15 pour cent des ménages affectés sondés par le groupe non gouvernemental avaient apparemment cessé de recevoir le traitement ARV à cause de la campagne.
Selon l'ONUSIDA, la prévalence de VIH au sein de la population adulte du Zimbabwe est estimée à 24,6 pour cent.
S'adressant à ceux qui étaient présents au SAIIA mercredi, Poku a indiqué que l'incapacité à contenir le SIDA faisait beaucoup de victimes en Afrique : "Le virus prend le secteur le plus productif de la société. Il tue les personnes âgées de 15 à 49 ans".
Plus de 20 millions d'Africains auraient perdu la vie à cause des affections liées au SIDA.
"Dans quelques années, il y aura plus de 30 millions d'orphelins en Afrique – (le continent) se bat pour s'occuper des sociétés composées de personnes très jeunes et vieilles", a ajouté Poku.
"Les gouvernements devraient se focaliser davantage sur la prévention.
Pour moi, la prévention est la clé".
* Rapport de la Mission d'enquête au Zimbabwe pour évaluer l'étendue et l'impact de l'Opération Murambatsvina rédigé par l'envoyé spécial de l'ONU sur les questions de l'habitat dans le pays.
** L'impact de "l'Opération Murambatsvina/Restaurer l'ordre" au Zimbabwe.

